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Roman féministe: Bains d’homme à Okawville, station thermale


 

 

Bains d’homme à Okawville, station thermale

 

Roman

Par LaConnectrice

L’Original Springs Hotel d’Okawville vers 2005 L’hôtel où séjournèrent Emilie et sa mère http://www.stltoday.com/travel/ghost-tours-explore-the-unknown/article_c9a4a750-9cf3-57ff-8e58-2b482160afc2.html


Sommaire

Résumé. 2

Sommaire. 3

I-Emilie à Saint-Louis. 4

II-Okawville, station thermale. 22

III-Lundi soir à Okawville. 32

IV-Mardi matin, les thermes. 41

V-Mère et fille, mercredi matin. 47

VI-Mercredi soir, Nat 57

VII- Jeudi, Sam.. 73

VIII-Musées de l’immédiat 86

IX-Jeudi soir, blancs et noirs. 94

X-Vendredi, Ken. 101

XI-Samedi, Nat suite et fin. 119

XII-Dimanche, Retour à Saint-Louis. 127

XIII-Etoiles filantes. 131

Résumé

Émilie, sociologue retraitée, est âgée de 60 ans. Parisienne, elle a traversé l’Atlantique pour s’occuper de sa mère victime d’une attaque. Elle accompagne la vieille femme égoïste et ingrate prendre les eaux à Okawville, un petit village de l’Illinois perdu au milieu des champs de maïs du bassin du Mississipi. La mère, Lucie se délecte en mijotant dans son eau ferrugineuse, Émilie préfère prendre des bains d’homme. Plusieurs opportunités vont se présenter.

Le roman qui mélange fiction et réalité donne, avec humour et passion, un aperçu singulier sur les frasques sexuelles d’une sexagénaire féministe expérimentée en tout et rien ainsi que des clefs de son comportement. Il décrit aussi une Amérique complètement méconnue de la plupart des Français d’aujourd’hui.

Les personnages

Emilie, 60 ans parisienne, anthropologue retraitée

Lucie, 85 ans, mère d’Emilie habitante de Saint-Louis

Simon, père d’Emilie, décédé à l’époque du roman

Charlotte, 50 ans, la voisine avocate

Beth, 10 ans, fille de la voisine

Sam, 33 ans, habitant de la région d’Okawville, instituteur

Nat, 50 ans, habitant de Saint-Louis, trader

Ken, 57 ans, dentiste souffleur de verre, habitant d’Okawville

Renée, 61 ans, californienne, professeur de collège, sœur ainée d’Emilie

Hector, 36 ans, arizonien, homme au foyer, frère benjamin d’Emilie

Gaétan, 40 ans, camerounais, professeur de mathématiques, admirateur de Lucie

Sommaire

Résumé. 2

Sommaire. 3

I-Emilie à Saint-Louis. 4

II-Okawville, station thermale. 22

III-Lundi soir à Okawville. 32

IV-Mardi matin, les thermes. 41

V-Mère et fille, mercredi matin. 47

VI-Mercredi soir, Nat 57

VII- Jeudi, Sam.. 73

VIII-Musées de l’immédiat 86

IX-Jeudi soir, blancs et noirs. 94

X-Vendredi, Ken. 101

XI-Samedi, Nat suite et fin. 119

XII-Dimanche, Retour à Saint-Louis. 127

XIII-Etoiles filantes. 131

Présentation de l’auteur 147

Les personnages. 148

I-Emilie à Saint-Louis

Ce voyage qu’elle avait hésité à entreprendre étant donné les difficiles relations qu’elle entretenait avec sa mère avait été précipité par les circonstances. La vieille avait fait une attaque cérébrale et gisait sur un lit d’hôpital à Saint-Louis du Missouri aux Zétazunis.

Emilie vit à travers le hublot du Boeing les milliers de lumières dessinant les allées sinueuses d’une multitude d’ensembles résidentiels se rapprocher au fur et à mesure que l’avion descendait vers sa piste d’atterrissage en se disant mais quel gaspillage, c’est Versailles partout. Elle avait hâte que la décélération se termine pour sentir le choc des roues touchant la terre bien ferme. Elle serrait les fesses et freinait tant qu’elle pouvait en enfonçant ses pieds dans la moquette comme les moteurs vrombissaient leur fin de vol. Ouf, l’avion glissait comme en roue libre sursautant à intervalles réguliers sur les joints des dalles de la piste jusqu’à son terminal. Les passagers applaudirent, signe que l’épreuve était finie. Elle détestait voler faute de pouvoir contrôler la situation. S’en remettre passivement au pilote lui était pénible sachant qu’en cas de danger elle ne pourrait ni freiner, ni prendre le manche à balai, ni sauter par les portes ou les fenêtres. En voiture elle gardait l’illusion qu’elle pourrait prendre les choses en main même si c’était tout aussi impossible sur terre que dans les airs. Emilie avait un besoin impérieux de s’imaginer maitresse du jeu même si ses réalités ne le confirmaient pas. Tout ceci était fort ridicule, elle le savait mais c’était comme ça.

Bientôt engagée sur la passerelle elle constata que la nuit était très douce. En ce mois d’octobre 2005, l’été indien baignait Saint-Louis du Missouri. Elle récupéra ses bagages, et vit Charlotte qui l’attendait au-delà des barrières, avec sa petite fille. Il n’y avait pas grand monde à 10 heures du soir à Lambert International airport et elle les rejoignit rapidement. Les deux femmes s’étreignirent, un gros hug à l’américaine avec un gentil tapotement sur l’épaule. Emilie embrassa Beth à la française sur les deux joues. Beth ouvrait tout plein ses grands yeux avides de curiosité. Elle avait dix ans et Charlotte l’avait adoptée en Bulgarie auprès d’une mère Rom en détresse. Beth avait des cheveux très noirs, une peau très mate et des yeux très bleus. Elles cherchèrent la voiture de Charlotte dans le parking désert et s’engagèrent sur l’autoroute qui menait à Saint-Louis. Emilie était contente d’être enfin arrivée à destination et se réjouissait à la perspective de prendre un bon bain chaud et de se coucher dans un lit douillet amarré à la terre.

Charlotte était une femme ronde aux cheveux noirs et à la peau très blanche malgré ses origines italiennes. Elle s’habillait de couleurs gaies et harmonieuses, était joviale et généreuse, toujours un peu anxieuse face aux détails de la vie quotidienne, peu sûre de ses entreprises donc maladroite mais volontaire. Divorcée, elle vivait seule avec la petite fille qu’elle avait adoptée dans une maison toute blanche en face de celle des parents d’Emilie. Avocate, elle leur donnait parfois des conseils utiles mais était surtout une voisine serviable sur laquelle ils pouvaient compter. De temps en temps Lucie, la mère d’Emilie, donnait des cours de français à Beth ou lui apprenait à dessiner et enfiler des perles. Lucie et Simon, le père d’Emilie étaient un peu comme des grands-parents pour Beth et Charlotte leur en était reconnaissante car elle était isolée du reste de sa famille. De temps en temps elle venait les voir avec un plateau de gâteaux à la noix de coco, ceux que les français nomment congolais et les américains macarons, qu’elle avait confectionnés à leur intention. Simon affectionnait beaucoup ses voisines et comblait la petite fille de cadeaux, offrait des fleurs à sa maman ce qui irritait profondément sa femme qui l’accusait de dépenser beaucoup trop d’argent pour elles au point de contrôler son argent de poche. Le pauvre homme, il ne sait pas ce qu’il fait et elles en profitent, je dois le surveiller sinon il me ruinerait pour elles énonçait-elle à voix basse en prenant un air rusé de paysanne périgourdine craignant ses récoltes menacées par un redoutable prédateur. Simon respectait Charlotte car il appréciait sa généreuse planturosité à l’image de son intelligence, de sa simplicité et de sa gentillesse. Il aimait Beth parce qu’elle était vive, gaie, naturelle et qu’il lui trouvait beaucoup de potentiel. Simon avait toujours aimé encourager les talents des enfants chez lesquels il décelait des capacités particulières. Toutefois Lucie voyait d’un mauvais œil la complicité et l’affection qui unissaient son mari à Beth et Charlotte qu’elle ne manquait pas de dénigrer et d’accuser de terribles convoitises. Emilie se souvint d’une scène qu’elle avait particulièrement trouvée cocasse lors de son précédent voyage. Le père avait émis le souhait d’aller faire du shopping et Renée la sœur ainée qui prétendait être la seule à pouvoir protéger les intérêts de ses parents les y avait conduits. En partant, Simon avait demandé à sa femme quelques dollars qu’elle lui avait remis à contrecœur, le contraignant à mendier son propre argent. Arrivé dans le supermarché, il s’était précipité au rayon des fleurs où il avait acheté un poinsettia rouge pour Lucie et un poinsettia blanc pour Charlotte. Au retour en s’arrêtant devant la maison, Renée avait expliqué à sa sœur avec une gravité dramatique qu’il fallait agir avec discrétion sous peine de provoquer un cataclysme maternel car Simon voulait aller tout de suite offrir son poinsettia à Charlotte, ce qu’il fit tandis que Renée faisait le guet afin d’être certaine que sa mère ne se douterait de rien. Au retour, Renée trébucha et s’affala de tout son long dans la neige ,se releva péniblement en refusant la main qu’Emilie lui tendait secourablement puis, endolorie et de fort méchante humeur claudiqua vers la maison. Emilie ne put s’empêcher de penser qu’elle avait payé le prix de sa rigidité. Après tout, qu’y avait-il de mal à offrir des fleurs à une voisine aimable et serviable qui le respectait plus que sa propre épouse et sa fille aînée ?

Renée était le fruit de l’amour, elle avait été conçue hors mariage. Lucie s’était éprise à 20 ans de ce réfugié polonais qui avait 8 ans de plus qu’elle. Il était son premier homme. Elle n’était pas sa première femme. Ils s’étaient rencontrés à l’occasion de concerts donnés au profit des prisonniers de guerre. Simon était violoniste, Lucie pianiste. Ils jouaient ensemble des sonates de Brahms ou de Beethoven, ces œuvres romantiques qui ont le don de vous chatouiller l’âme. Comme fille aînée, Renée avait été investie de la lourde charge de compenser toutes les occasions manquées de sa mère en musique et arts plastiques. Renée avait été douée avant que d’être née et son destin tout tracé, elle serait une artiste professionnelle. Plus grande et blonde que les enfants de la région, les yeux bleus et les pommettes saillantes, elle avait quelque chose de nordique qui attirait l’attention de son entourage habitué aux petites femmes brunes aux yeux noirs. A côté d’elle, Emilie semblait avorton, ce qui se vit sur les photos posées que plus tard, leur mère fit prendre par un photographe. Les deux filles étaient nées à 16 mois d’intervalle mais, vers 5 ans, Renée semblait avoir trois ans de plus que sa cadette. Comme on disait alors des enfants grands et forts, c’était une belle fille. Adolescente, Renée ne se faisait pas d’amis car on la trouvait hautaine, prétentieuse et méchante. Austère, elle ne souriait pas facilement et se réfugiait derrière la récitation des livres d’histoire avec un penchant pour l’Égyptologie. Elle aimait diriger, donner des leçons et classer les choses et les gens en intéressant et pas intéressant ne cachant pas son mépris pour les seconds. Avec l’âge, ces traits de caractère s’affirmèrent au point que lorsqu’Emilie la revit à Saint-Louis, elle la trouva insupportable. Adulée par sa mère, son grand-père et ses frères, elle était imbue de sa supériorité et était prête à toutes les manipulations et tous les mensonges pour la faire valoir avec un culot qui sidérait Emilie. Les deux sœurs avaient toujours été jalouses l’une de l’autre, Renée parce qu’elle ne supportait pas la concurrence, Emilie parce qu’elle était implacablement sacrifiée au profit de son aînée. Emilie avait tenté à maintes reprises d’en parler avec sa sœur qui ne voulait rien comprendre ni admettre. En 2005, Renée avait pris sa mère en main et se comportait comme un marionnettiste qui tire les ficelles de ses poupées, ce qui arrangeait ses paresseux de frères qui se complaisaient dans tout le mal qu’elle leur avait fait mais se rangeaient derrière la grande sœur quand leurs intérêts personnels étaient menacés. Tous les trois faisaient front uni contre Emilie, se comportant chacun comme un enfant unique exigeant d’avoir des relations exclusives avec la vieille que cela arrangeait car, étant elle-même fille unique elle ignorait tout des relations de groupe et reproduisait ce qu’elle avait connu.

Emilie ne partageait pas du tout l’opinion de sa Mère et s’était liée d’amitié avec Charlotte qui le lui rendait bien. De son côté Lucie lui faisait bien sentir qu’elle pactisait avec l’ennemie contrairement à ses frères et sa sœur qui privilégiaient les relations de leur mère avec les paroissiens de son église évangélique. Il est vrai qu’Emilie ne les appréciait guère car elle les trouvait prosélytes, indiscrets, opportunistes, hypocrites et profiteurs. Athée, elle respectait les croyants qui ne cherchaient pas à lui imposer leurs convictions. Hector, le plus jeune frère d’Emilie lui faisait remarquer avec une expression imbue de la certitude de la supériorité de sa propre intelligence qu’il était intéressant d’observer qu’elle sympathisait avec toutes les personnes qui étaient périphériques au cercle des véritables vrais amis de leur mère. Le garçon pervers avait l’art de tirer des flèches assassines avec un sourire angélique. Il se croyait très malin le frérot.

Emilie comprenait son mal être car elle avait été témoin de la passion incestuelle de sa mère, des abus, du conditionnement qu’il avait subis mais elle ne pouvait pas accepter qu’il s’en venge sur autrui et sur elle en particulier. A l’occasion d’une visite antérieure à Saint-Louis, alors qu’Hector n’avait que 8 ans, elle avait vu qu’il portait encore des couches, qu’il dormait dans la chambre de sa mère dont elle fermait la porte à clef. C’était un enfant caractériel, violent et méchant. Il lui avait été impossible de communiquer avec lui comme il était impossible à quiconque de rentrer dans la dyade mère-fils. Dans le même temps, le père était relégué dans une petite chambre débarras où il dormait seul dans un lit à une place. Il était malheureux mais tenait le coup par devoir et aussi par amour pour sa femme et son fils. Il était soutenu et réconforté par ses frères qui partageaient son inquiétude et l’incitaient affectueusement à agir, ce qui excitait la paranoïa de Lucie, une authentique paranoïa diagnostiquée par un expert psychiatre sollicité par la suite.

Un an plus tard, elle apprit que les services sociaux ayant été alertés par Simon et ses frères, avaient ordonné le placement du garçonnet dans une famille d’accueil. Lucie s’était alors mise en relation avec un groupe de néo-nazis de Chicago, histoire de se faire peur à elle-même en prétendant être persécutée par les juifs et ainsi légitimer ses actes déments, pour organiser sa fuite des Zétazunis avec l’enfant. Elle avait disparu pendant une année, passant par la France pour y vendre la maison familiale pour survivre et payer la pension de son fils dans une école anglaise pour surdoués car, il va de soi, que son enfant-don-de-Dieu était un être exceptionnel doué d’une intelligence remarquable. La saga avait duré jusqu’à épuisement de ses fonds. Elle s’était souvenue opportunément qu’elle avait un mari et l’avait appelé pour lui demander de lui envoyer des billets d’avion pour rentrer à la maison. Simon s’était exécuté parce qu’il aimait sa femme et son fils et s’était fait un sang d’encre pendant leur disparition. Ils avaient repris la vie commune et Lucie avait rangé au placard ses délires antisémites.

Quand la voiture de Charlotte tourna dans la petite rue Yale, Emilie éprouva une légère bouffée de plaisir en reconnaissant les maisonnettes sagement alignées derrière leur pelouse avant. Chacune arborait un lumignon, une lanterne ou un lampadaire qui faisait ressortir sa silhouette et le sourire de ses fenêtres et de sa porte. Emilie appréciait University City, le quartier où s’étaient installés ses parents dans les années 80 car il tranchait avec le strict urbanisme communautariste qui caractérise les Zétazunis. Dans ce village aux constructions relativement modestes, la population était multicolore et multiculturelle. On y croisait des étudiants, des enseignants, des retraités, des employés, des ouvriers mais aussi des avocats et des entrepreneurs. Le site, très boisé, accueillait des dizaines de petits écureuils gris qui jouaient à se poursuivre de branche en branche en couinant, des geais aux magnifiques plumes bleues et des cardinals, ce petit oiseau huppé rouge vif qui a donné son nom à l’équipe de baseball de Saint-Louis. Emilie aimait observer ce petit monde lorsqu’elle s’installait sur le perron pour fumer une cigarette. En regardant les arbres plantés autour des maisons et le long de l’allée, elle se sentait comme à la campagne en ville grâce à la proximité des commerces. Elle détaillait les maisons, toutes différentes d’apparence mais aménagées à l’intérieur selon des normes et des critères bien définis, maison familiale, maison jumelle, bâtiment à deux ou quatre appartements. Elle s’amusait de cette manière américaine de faire parfaitement du faux différent ou du vrai faux. Elle avait d’ailleurs remarqué que même les Macdo’s parisiens faisaient un clin d’œil au quartier où ils étaient implantés. A University City où les maisons ne pouvaient pas avoir plus de 50 ans, elles imitaient parfaitement les demeures européennes centenaires. Dans ce quartier résidentiel où toutes les allées portaient des noms d’universités américaines, les logis avaient des allures de chaumières telles qu’elles sont illustrées dans les contes de Grimm. Emilie avait même repéré celle qui la faisait saliver enfant, la maison en pain d’épices.

Les grands sycomores et les érables qui longeaient l’allée se dressaient contre le ciel bleui d’éclat lunaire. Certains avaient encore toutes leurs feuilles et celles qui jonchaient le sol éparses ou amassées ça et là en tas dégageaient une agréable odeur d’automne qui enivra Emilie lorsqu’elle descendit de la voiture. Charlotte et Beth la devancèrent pour ouvrir la porte. La lanterne du perron se déclencha à leur passage. Emilie ressentit de la tristesse à pénétrer dans la maison dépeuplée. Soudain, Charlotte qui s’était rendue à la salle de bains en ressortit affolée. Il y a une inondation, les toilettes sont bouchées et l’eau continue de couler, on patauge. Emilie alla constater le désastre d’autant plus désastreux qu’elle était fatiguée et souhaitait s’allonger. Mais enfin, je ne comprends pas dit Charlotte, Séraphine devait passer aujourd’hui pour faire le ménage. Que s’est-il passé ? Elle appela Séraphine sur le champ et tant pis si elle la réveillait, elle avait été payée d’avance pour entretenir la maison et avait des comptes à rendre. Tirée de son sommeil, Séraphine expliqua qu’elle était désolée mais que devant participer à une cérémonie à son église elle n’avait pas eu le temps de s’occuper de l’occlusion et de la fuite des cabinets. Charlotte et Emilie se regardèrent consternées. Elle avait laissé la situation en l’état en toute connaissance de cause. Emilie pensait s’accommoder de la situation car il y avait une autre salle de bains à l’étage mais Charlotte, comme toute tierce personne témoin d’un incident qui la scandalise d’autant plus qu’elle n’est pas personnellement concernée, Charlotte fila chez elle, juste en face de l’autre côté de la rue, et revint rapidement munie de seaux, de serpillères, de chiffons et d’une ventouse. Beth commentait la situation avec sa sagesse de petite fille observatrice et critique. Elle n’est pas gentille, Séraphine, elle aurait pu éponger. Charlotte et Emilie échangèrent un sourire furtif, tout était dit. En son for intérieur, Emilie était quand même déçue de n’avoir pas trouvé une maison prête à l’emploi mais elle préférait penser à autre chose.

Charlotte avait été très efficace, maintenant, les toilettes étaient débouchées et le sol essoré. Elle devait travailler le lendemain après avoir conduit Beth à l’école, aussi prit-elle congé et Emilie s’empressa de lui remettre les cadeaux qu’elle lui avait apportés, Chanel N°5 pour elle et un T-shirt décoré d’une tour Eiffel fluo pour sa fille, en la remerciant chaleureusement d’être venue la chercher à l’aéroport et de l’avoir sauvée des eaux. Emilie était sincèrement heureuse de revoir Charlotte et savait qu’elle pourrait compter sur elle si besoin était, autant pour des choses matérielles que pour se distraire et rigoler. Charlotte lui était également une informatrice précieuse sur la vie et les usages du quartier ainsi que sur la vie politique de Saint-Louis. Elle avait planté sur sa pelouse, à l’instar d’autres voisins, un panneau qui affichait Not on our back, ne comptez pas sur nous, pour protester contre l’engagement militaire de Busch en Irak.

Après une bonne nuit paisible et reposante, Emilie appela l’hôpital pour prendre des nouvelles de sa mère et annonça sa venue à l’infirmière. Elle prit un taxi pour l’hôpital Holy Mary et trouva la chambre de Lucie sans difficulté au cinquième étage. La chambre à deux lits était plongée dans la pénombre. Une femme était assise au bord du lit près de la fenêtre aux stores baissés. Après le soleil qui étincelait à l’extérieur, l’ambiance était triste. Emilie remarqua tout de suite à sa droite une commode sur laquelle était placé un joli bouquet de fleurs et une photo de sa sœur. Curieux, se dit-elle, pourquoi une photo de Renée et seulement d’elle, posée comme sur un autel à sa mémoire. A quoi avait donc pensé Renée dans la précipitation pour croire que si sa mère se réveillait elle aurait besoin de voir le portrait de sa fille aînée et uniquement elle ? Elle s’approcha de Lucie qui reposait les yeux mi-clos et l’embrassa en se courbant au dessus des barrières de sécurité fixées à son lit. Bonjour Maman, tu vois, je suis venue, comment te sens-tu ? Mais qui êtes-vous, Madame, que me voulez-vous, je ne vous connais pas. Laissez-moi tranquille. La fille fut stupéfaite, personne ne lui avait dit que la mère avait des absences. Comme à son habitude, elle fit comme si de rien n’était et lui dit sur un ton enjoué, Maman, c’est moi Emilie, je suis venue de Paris pour m’occuper de toi. Ah, c’est toi, Emilie, répondit la malade. Son attaque remontait à une petite semaine et elle avait déjà commencé à récupérer mais elle était légèrement hémiplégique, ne pouvait pas se relever ni se déplacer seule et parlait difficilement avec sa bouche tordue. Elle demanda son gobelet et but avec une paille. Elle était toutefois parfaitement consciente de sa condition et commenta son traitement en cours. Elle parla surtout du docteur McAllen qui était si gentil, tellement attentif, compétent et issu d’une des plus anciennes familles de Saint-Louis. Mon docteur m’a dit, mon docteur a fait, mon docteur veut, mon docteur oblige les infirmières à prendre bien soin de moi. Il les a bien dressées. Dresser les gens était une de ses expressions favorites. Surtout quand le dresseur était un homme et la dressée une femme. Elle le portait aux nues parce qu’elle aimait comment il s’occupait d’elle mais aussi parce qu’elle avait toujours vénéré les hommes et méprisé les femmes, elle-même comprise. Sur ces entrefaites, le médecin qui avait été prévenu de son arrivée proposa à Emilie de lui faire un compte-rendu de la situation et l’entraina dans le couloir. Âgé d’une cinquantaine d’années, il était grand, mince, à l’allure élégante et extrêmement grave avec des yeux bleus perçants qui la fixaient avec un mélange de bonté et d’autorité. Sans le vouloir son aréopage d’assistants le mettait en valeur car ils présentaient des physiques ordinaires et sans grâce. Emilie ressentit immédiatement une flèche dans le bas ventre, une décharge électrique dans la poitrine et éprouva quelques difficultés à se concentrer sur le tableau clinique et thérapeutique qu’il lui dressait. C’était exactement le genre d’homme qu’elle aurait aimé détourner du droit chemin. Elle aurait adoré ébranler sa carapace puis la lézarder, la briser et le mettre à nu. Elle savait qu’elle n’était pas là pour ça et, de toutes façons, elle ne s’humilierait jamais à briguer les faveurs d’un homme qui faisait certainement des ravages sur son passage. A peine émoustillée, elle démissionna, enfin pas complètement car on ne sait jamais. Officiellement par rapport à elle-même, elle signa donc un traité de renoncement et s’en félicita tout aussi intérieurement. Elle avait déjà connu ce genre de situation avec le bel oncologue chirurgien qui l’avait opérée d’un cancer du sein. Il lui avait complètement retourné les sens pour son bonheur car ses émois lui avaient permis de traverser son épreuve dans l’euphorie et l’apesanteur de son corps souffrant. Elle avait été chanceuse car l’homme avait implicitement accepté de jouer avec elle. Il avait beaucoup d’esprit et savait tout aussi bien prendre sans donner que donner sans prendre. Il la relançait juste ce qu’il fallait pour l’encourager à jouer mais n’en faisait jamais trop signifiant clairement qu’il ne promettait rien. Ainsi, alors qu’elle avait beaucoup fantasmé sur sa présence lors du dévoilement de son sein mutilé, se regardant dans le grand miroir du cabinet de toilette tandis que, debout derrière elle il enlevait délicatement les pansements et qu’elle aurait reçu la vision simultané de sa cicatrice et du visage de l’homme, il refusa en se moquant d’elle ironiquement. Ah, vous croyez que j’ai le temps de défaire les pansements de chacune de mes patientes. Non bien sûr pensait-elle, prenez seulement le temps de défaire les miens. Elle se sentit confuse, non pas parce qu’elle avait tenté d’abuser du précieux temps du docteur O’Neill mais parce qu’elle avait été remerciée. Il était gentiment pervers car il la relançait insidieusement tout en cherchant à la culpabiliser de lui réclamer du temps quand, comme il le lui dit, tant d’autres cas beaucoup plus dramatiques que le sien l’attendaient. Elle n’en était pas dupe mais, pour surmonter sa maladie, elle avait besoin du trouble que lui procurait sa présence même si elle était consciente du danger de tomber dans le gouffre de l’aliénation sentimentale. Emilie établissait une différence claire entre les pervers qui vous pompent la moelle sans retour et ceux qui jouent alternativement de la manipulation et de la bonté vous accordant des miettes utiles car énergisantes et porteuses de leçons édifiantes. Le docteur O’Neill avait été assez loin dans ses jeux car, alors qu’il la transportait comateuse sur un brancard, elle avait senti quelque chose de mou contre sa main et bien que faible et cotonneuse, elle avait compris que le docteur était nu sous son pantalon et qu’il le lui faisait savoir. Une semaine plus tard, alors qu’elle avait retrouvé conscience et mobilité, il lui avait demandé si elle se souvenait qu’il avait dû lui-même pousser le brancard dans l’urgence. Elle répondit calmement, secrètement satisfaite de le décevoir, que non, elle n’en avait aucun souvenir. Par cette dénégation, elle prenait sa revanche sur ses espérances définitivement déçues d’être élue par le bon docteur. Il avait eu le beurre et elle ne lui donnerait pas l’argent du beurre. Elle avait analysé tout cela a posteriori mais sur le moment elle avait agit en pleine spontanéité. C’est comme ça, on fait des choses adroites ou maladroites sans savoir pourquoi et bien heureux sont celles et ceux qui contrôlent parfaitement émission et réception de leurs signaux. Emilie étant plutôt maladroite, elle comprenait les mécanismes de ses actes après coup, ce qui, malheureusement, ne l’empêchait pas de recommencer les mêmes erreurs. Le grand drame d’Emilie était de posséder très peu d’estime d’elle-même et de ne pas être vraiment motivée par ses intérêts personnels ce qui l’entrainait à se vendre à l’illusionniste le plus séduisant.

Dans sa vie de patiente, elle avait souvent rencontré de beaux docteurs, surtout des chirurgiens et elle se demandait si ceci avait à voir avec cela. Tout le monde a entendu les chansons paillardes des salles de gardes mais un ami médecin lui avait raconté qu’on partouzait beaucoup dans le milieu et que ça aidait à monter des carrières. Étrangère à ces pratiques, Emilie avait compris d’après les témoignages directs qu’elle avait entendus qu’elles resserraient les liens de tous ces messieurs qui se tenaient par la barbichette et qu’elles avaient l’avantage d’ériger la libido en barrière contre la maladie, la déchéance et la mort et de favoriser la distanciation du patient.

Le dernier voyage d’Emilie à Saint-Louis remontait à 2004, juste avant la disparition de son père après laquelle elle n’avait pas souhaité revenir, même pour se recueillir sur sa tombe. La veille de sa mort qui était son anniversaire, elle l’avait appelé à l’hôpital où il était soigné pour une pneumonie. Elle lui avait dit qu’elle l’aimait, qu’il avait été un bon Papa et il lui avait répondu qu’il l’aimait aussi. Il lui avait dit qu’il aimerait boire une bière bien fraîche et elle avait pu demander à une infirmière de la lui apporter. Elle avait su par son oncle qui était venu lui rendre visite peu après que son souhait avait été exaucé. Il s’était doucement éteint le lendemain et lorsqu’on lui avait téléphoné la nouvelle elle n’avait pas pleuré. Elle lui avait souhaité bon voyage car elle savait qu’il allait partir. Elle était en paix avec lui et conservait en elle le souvenir d’un homme bon et lucide qui ne l’avait jamais protégée mais qui la respectait et lui montrait de l’affection. Désormais, la mention d’une bière bien fraiche la renvoyait immanquablement aux dernières paroles de son sentimental de papa.

Le dimanche suivant, Charlotte offrit à Emilie de la conduire sur la tombe de son père, ce qu’elle accepta dans une bouffée de reconnaissance émue. Le temps était magnifiquement ensoleillé et le ciel d’azur. Le cimetière était assez éloigné d’University City mais Charlotte l’y conduisit avec assurance et trouva rapidement l’emplacement de la tombe. Beth ramassa sans mot dire des pignes de pin sur la pelouse et, alors qu’Emilie se recueillait en silence devant la pierre tombale de son père, Le regard fixé sur le Mississipi dont le dos argenté miroitait au fond de la vallée elle vit la petite fille disposer harmonieusement et avec application les fruits secs autour de la stèle. Elle dessinait un cœur. Des larmes d’attendrissement lui vinrent aux yeux. Simon ne s’était pas trompé en accordant autant de bienveillance à Beth qui l’avait compris, même si elle n’avait pas de mots pour le dire. Emilie la prit dans ses bras et la serra en silence, très fort contre elle en guise de reconnaissance. C’est bien beau tout ça se dit-elle en se ressaisissant, nous n’allons tout de même pas nous éterniser dans l’émotion et elle les invita au restaurant. La vie continuait avec ses plages de gravité alternant avec les futilités et l’insouciance. Elles atterrirent dans un fast food spacieux perdu au milieu de la campagne où Beth se régala avec toutes sortes de cochonneries défiant les règles élémentaires de la diététique Elle était joyeuse, babillait comme un pinson et posait des questions directes et indiscrètes qui amusaient Charlotte et Emilie qui la traitaient comme une reine. La gentille insouciante gaieté de l’enfant les ravissait et elles profitaient agréablement de ce moment de sérénité. Charlotte proposa à Emilie de lui montrer un magasin de fripes situé sur le chemin du retour, ce qui fit passer un nuage sur le visage radieux de Beth mais elles maintinrent  leur projet. A chacune son tour, ma chérie.

Emilie adorait les friperies américaines car elles recèlent des merveilles pour des prix dérisoires. Les Américains consomment beaucoup et donnent tout autant. Emilie avait remarqué que les américains consomment plus que les français non tant grâce à un pouvoir d’achat plus élevé mais surtout du fait d’une logique commerciale différente. La quantité, les extras, les bonus, les bargains-les bonnes affaires- et le service étaient associés à tous les produits ; En alimentation, les rations étaient familiales. En textile, on vous en donnait 3 pour le prix d’un. Quand elle commandait une part de gâteau, on lui proposait un topping- du coulis- et de la crème en prime. Quand on achetait des vêtements, il n’était pas rare d’en avoir deux ou trois pour le prix d’un. Emilie en avait conclut que la marchandise n’avait pas de valeur en soi et que ce qui importait au commerçant était de faire rentrer le plus de dollars possible. Un dollar est un dollar, un buck qui détient une valeur symbolique beaucoup plus forte qu’un franc autrefois ou un euro à notre époque pour la bonne raison qu’il n’a jamais été dévalué.

Lorsqu’on achetait un lot de T-shirts qui comprenait un bleu, un vert et un rouge mais qu’on ne voulait que le rouge, alors on donnait le bleu et le vert tout droit sortis de l’emballage. Le système de charité très bien organisé faisait le reste ce qui expliquait pourquoi les magasins des associations caritatives étaient aussi bien fournis en produits neufs ou très peu utilisés.

Les deux femmes se dispersèrent parmi les rayons tandis que Beth allait bouder près de la vitrine. Elle s’assit carrément par terre, les sourcils froncés et se concentra sur les petits jouets qu’elle avait reçus avec le menu enfant, les mettant en scène en racontant à voix basse un scénario. Charlotte était déjà partie explorer les portants qui croulaient sous les vêtements soigneusement rangés par catégorie. Emilie la rejoignit et commença à repérer à l’œil, les matières naturelles qu’elle prisait puis terminait l’identification par le toucher. Ensuite, pour plus de certitude, elle regardait la composition mentionnée sur les étiquettes. Coton, lin, métis, chanvre, fibranne, viscose, laine, mohair, angora, cachemire, alpaca, soie pongée ou bourrette de soie. Motifs imprimés, brocart et impressions damassées, ikat. Emilie trouva un pull en mohair prune agrémenté d’une rangée de motifs rouges, jaunes et verts qui la protégerait efficacement du froid continental qui régnait à Saint-Louis. Charlotte jeta son dévolu sur des écharpes de soie dans les tons bleu et rouge. Elles étaient ravies de leurs trouvailles qui ne leurs coutaient que quelques dollars. Elles récupérèrent Beth qui avait eu le temps de se plonger profondément dans son monde imaginaire et ne voulait plus s’en extraire. Elles patientèrent un peu, elles lui devaient bien ça. Elles reprirent la voiture sur le parking pour regagner University city. Le soleil avait baissé, il commençait à faire frais lorsqu’elles arrivèrent devant leurs maisons respectives et prirent congé les unes des autres d’excellente humeur. Emilie se sentait particulièrement rassérénée d’avoir vu la tombe de son père avec des gens qui le gardaient tout simplement dans leur cœur.

Emilie aimait les Zétazunis et déplorait les préjugés anti-américains de ses compatriotes victimes de leur propre ignorance. Comment la petite France pouvait elle se comparer à un pays qui, démographiquement et géographiquement, était au moins cinq fois plus grand qu’elle ne cessait-elle de rappeler à ses concitoyens qui avaient oublié la fable de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf tant à la fin qu’elle éclata. Les sentiments d’Emilie avaient beaucoup évolué depuis son premier voyage à Saint-Louis à 19 ans alors choquée par l’omniprésence du drapeau américain sur les voitures, devant les maisons particulières et les bâtiments commerciaux, à l’intérieur des magasins, dans les chambres d’enfant, imprimé sur des jouets, des tissus d’ameublement, des caleçons et des chemises, collé sur des chopes, des assiettes, des cahiers et des stylos. Il inspirait même les logos et les enseignes de certaines marques et on pouvait l’acheter dans toutes les tailles et matières dans n’importe quelle boutique. En bonne petite française humaniste et gauchisante qu’elle était, elle éprouvait un certain dégoût pour le drapeau français qui était l’emblème des partis de droite racistes, violents et haineux. Sa culture ne lui permettait pas de comprendre l’importance de se rallier autour du symbole de sa propre Nation. Au fil des années, elle avait compris que le drapeau américain générait le ciment qui permettait de construire une nation sur une terre d’immigration, par définition constituée de communautés affirmées dans leur disparité. Elle pensait aussi que sans ce fort ralliement autour du symbole national la construction du pays n’aurait jamais été aussi rapide et qu’il n’aurait pas pu produire en deux cents ans une culture aussi solide que le monde entier copiait et enviait tout en la jalousant. Les Américains étaient les premiers dans presque tous les domaines et elle se disait que même si le puant système capitaliste avait aidé il n’était pas l’unique moteur de cette réussite écrasante. Les Zétazuniens travaillaient dur et prenaient peu de vacances, ils étaient perfectionnistes, ils respectaient le client et se respectaient entre eux, ils étaient professionnels et pragmatiques. Ils n’avaient sans doute pas le sens du service public mais ils avaient le sens du devoir, ce qui leur était rappelé par l’omniprésence des religions et la présence divine inscrite sur chaque billet de banque  « In God we trust ». Ce n’est pas pour autant qu’Emilie ne voyait pas tous les défauts, excès et inconvénients graves que renfermaient les Zétazunis mais elle faisait confiance à ses intellectuels qui étaient les premiers à les dénoncer. Elle éprouvait de l’admiration pour ceux qui s’étaient dressés, au péril de leur vie comme Martin Luther King, contre la ségrégation raciale fanatique, contre le Maccarthisme, contre le Watergate, contre la libre circulation des armes, contre les discriminations sexistes et homophobes, contre les abus et mensonges de Bush. Elle s’émerveillait régulièrement de rencontrer des gens de toutes origines sociales et ethniques faisant référence au premier amendement de la constitution de leur pays qui garantit la liberté de religion, la liberté d’expression, la liberté de la presse et la liberté de rassemblement. Elle trouvait que dire premier amendement sonnait plus grave que démocratie comme on dit en France, une notion galvaudée selon elle.

Pendant un bon mois, Emilie alla et vint entre la maison familiale et l’hôpital où Lucie récupérait lentement mais surement. Dès qu’elle pu tenir debout, elle fut prise en charge chaque jour par une orthophoniste, un ergothérapeute, une kiné et même un psychologue qui réunissait les patients à peu près valides afin de les inciter à évacuer le traumatisme de leur attaque. L’organisation des soins était parfaite. Tous les rendez-vous programmés étaient honorés et en cas d’imprévu, un responsable était toujours disponible pour trouver rapidement des solutions alternatives. Le beau docteur était présent plusieurs heures dans la grande salle de rééducation et allait voir les patients les uns après les autres pour leur parler, les écouter et évaluer leurs progrès. Un jour, il demanda à Lucie de lâcher son déambulateur venez vers moi, faites moi confiance, appuyez vous sur mes bras lui dit il avec conviction. Ce que fit la mère sans chuter tandis qu’Emilie disait j’aimerais bien qu’on me demande ça à moi aussi. Le bel homme la regarda passant en un quart de seconde de la stupéfaction à l’amusement contrôlé. No comment.

Emilie était non seulement émerveillée par la rapidité de la prise en charge rééducative après l’AVC mais aussi par le professionnalisme du personnel médical et les moyens mis en œuvre pour remettre les patients d’aplomb. Tout un étage de l’hôpital était dévolu à la rééducation des patients. La salle principale était partagée en plusieurs parties. Un coin avec des matelas en mousse pour la kiné, une véritable voiture pour réapprendre à s’asseoir et se relever du siège, une cuisine pour retrouver les gestes du quotidien, une douche pour reconquérir l’autonomie sanitaire et une chambre avec des placards et un lit. Un local renfermait toutes sortes de cannes, de béquilles, de déambulateurs, de chaises roulantes que les handicapés pouvaient essayer afin de choisir le modèle qui leur convenait le mieux. Tout ceci ne coûtait rien à Lucie qui bénéficiait d’une couverture santé sociale qui couvrait toutes les dépenses, y compris la fourniture d’un fauteuil roulant tout neuf.

Un jour, Emilie apporta à sa mère de la pâte à modeler pour l’aider à retrouver l’agilité de ses doigts. Elle pensait qu’elle se contenterait de malaxer la cire mais, à sa grande surprise, Lucie modela de jolis petits personnages, des sortes de petits lutins de diverses couleurs. La vieille retrouvait sa dextérité et sa créativité qui était indiscutablement l’une de ses principales qualités. Elle avait été une excellent pianiste, une chanteuse de bon niveau, elle s’était lancée dans la peinture sur le tard avec des résultats agréables à regarder, elle brodait et confectionnait des panneaux décoratifs à partir de ses canevas. Paranoïaque et mythomane, elle avait également l’art de transformer les réalités en les dramatisant, une manière de raconter qui plaisait quand on ne la connaissait pas.

Alors qu’Emilie admirait les œuvres de sa mère, le Docteur McAllen arriva dans la chambre et elle le prit à parti de l’incroyable et improbable œuvre de la malade, selon elle une manifestation remarquable de son rétablissement. A sa grande déception, le bel homme réagit à peine, ignorant les figurines. Quelle déception, il y aurait eu là matière à bavarder un peu mais, soit parce qu’il les avait déjà vues, soit qu’il en ait parlé avec son équipe, soit qu’il ait souhaité éviter un sujet de conversation avec elle afin  qu’elle ne se méprenne pas sur son intérêt, il se contenta de faire ses contrôles habituels et quitta rapidement la chambre. Emilie en fut vexée autant par amour propre que par ce dédain de son initiative heureuse dans le processus de guérison de sa mère et des résultats manifestes qu’elle avait entrainée. Non seulement on ne s’intéressait pas à elle en tant que femme mais on ignorait ses qualités pratiques et intellectuelles. Comme en d’autres circonstances elle pouvait briller comme un phare, ses lumières restaient ignorées parce que quand Lucie parlait de ses enfants elle ne nommait jamais Emilie. Elle avait désigné comme référent son fils benjamin Hector qui vivait en Arizona, à des milliers de kilomètres du Missouri et sa fille présente à ses côtés n’existait pas. Quoi qu’elle fasse, il n’y avait pas de place pour elle dans la mécanique familiale élaborée par la vieille.

Lucie sortit de l’hôpital au bout d’un mois en ayant récupéré l’essentiel de sa mobilité. Elle était encore fragile et loin d’être autonome nécessitant une surveillance et un accompagnement constants. Lucie s’occupait de tout. Courses, cuisine, ménage, entretien du linge, administration des médicaments, réception des visiteurs, démarches administratives, soins corporels. Lucie était incontinente la nuit et lorsqu’elle avait mouillé son lit malgré sa couche, elle fixait sa fille avec ravissement en disant la pisse. Enfermée dans sa gentillesse inébranlable, la fille répondait ce n’est pas grave, je changerai la literie et chaque jour, elle faisait tourner des draps dans la machine à laver au sous-sol qui était le seul lieu de la maison où elle pouvait tranquillement fumer sa cigarette, ce qui rendait les choses plus supportables.

Vers la fin du mois de novembre, près de deux mois après son attaque, Lucie se sentit suffisamment solide pour avoir envie de changer d’air et émit le souhait d’aller faire une cure dans un petit village de l’Illinois qu’elle connaissait bien. Emilie réserva une chambre à l’Original Springs hôtel d’Okawville. L’un des courtisans de Lucie, Gaétan, les y conduirait.

II-Okawville, station balnéaire

La mère prenait les eaux à chaque saison estivale lorsqu’elle vivait en France. La cure. Enfant déjà, elle accompagnait sa mère à Salies-de-Béarn, dans les Pyrénées. Adulte, chaque année elle séjournait à Dax, Néris-les-Bains ou Barbotan-les-Thermes. Installée aux Zétazunis, elle n’aurait pour rien au monde renoncé à son rituel qu’elle pouvait satisfaire sur place quand elle ne retournait pas en France car elle avait dégotté une petite station thermale pas trop éloignée de Saint-Louis, Okawville dans le sud de l’Illinois au milieu des champs de maïs. Le village avait été fondé en 1838 sous le nom de Bridgeport puis avait changé rapidement de nom sous l’impulsion de sa communauté d’origine allemande. Emilie ignorait les raisons de ce changement de nom mais elle avait remarqué que certaines entreprises locales le portaient encore et supposait qu’il reflétait des conflits historiques toujours latents entre anglais, français et allemands. En effet, les indiens Okaw ou Kaskaskia avaient été découverts par le père Marquette, missionnaire chrétien baptisé Makata Kira-robe noire- par ses baptisés, et Louis Joliet alors qu’en 1632 ils exploraient le Misisipiwe. Les Okaws et les autres tribus indiennes amies de l’Illiniwe, Peoria, Cahokia, Tamaroa, Metchigamea et Moingwena, s’étaient mises sous la protection des français contre les Iroquois qui leur faisaient la guerre pour garder le monopole sur la fourrure de castor, armés par les hollandais, puis par les anglais dont ils devinrent les alliés. En prenant connaissance de cette histoire, Emilie voyait les mornes champs de maïs d’Okawville s’ouvrir pour laisser échapper de leurs entrailles tout un monde d’indiens chassant le bison, de trappeurs européens posant des pièges à castors, d’Iroquois scalpant leurs chasseurs rivaux, de curés agitant leur goupillon, de soldats brandissant leur épée et plantant leurs drapeaux dans les terres conquises. Elle voyait aussi en arrière fond de l’agitation des chasseurs et des guerriers toutes ces femmes oubliées de l’histoire qui assuraient leur subsistance et leur survie en accommodant leur nourriture cousant leurs vêtements, pansant leur plaies, entretenant le foyer sédentaire ou nomade, assurant le repose du guerrier, lui donnant une descendance, l’élevant et prenant en charge les vieillards.

Okawville avait connu son heure de gloire dans les dernières décennies du XIXème siècle quand un médecin allemand y avait découvert des sources minérales très riches en fer, propices à soigner toutes sortes de maladies, en particulier les rhumatismes et  les troubles digestifs. La vertu de ces eaux de source avait été découverte accidentellement par un artisan sellier qui s’irritait de voir ses seaux métalliques fuir. Emilie avait lu que, dans un premier temps, le sellier s’était retourné contre son quincailler qui avait remplacé la marchandise sans succès. Les seaux et les bassines continuaient à fuir. Une dispute avait alors éclaté entre les deux artisans qui s’accusaient mutuellement d’escroquerie, l’un pour oser vendre de la marchandise frelatée, l’autre pour essayer de lui soutirer du matériel à bon compte. Un médecin du village, alerté par ce raffut avait eu une intuition scientifique et ordonné des analyses qui avaient révélé que cette eau était extraordinairement riche en fer. Non seulement la découverte désamorça le conflit qui commençait à prendre des proportions dangereuses pour la paix locale mais les villageois comprirent tout de suite son intérêt. Emilie s’était demandé à la lecture de cette histoire si les Indiens Okaw avaient eu connaissance des qualités de cette eau, s’ils en avaient fait usage et comment mais il n’en était fait mention nulle part dans les documents qui lui étaient accessibles. Ce genre d’omission avait le don de l’irriter car il traduisait un ethnocentrisme nuisible à la compréhension de l’histoire puisqu’il privilégiait l’idéologie et la politique au détriment des faits.

La région avait été investie par des immigrants allemands qui avaient fréquenté les sources thermales de Carlsbad et Baden-Baden comme curistes ou ouvriers. Traditionnellement, dans toute l’Europe et depuis des siècles, les gens avaient coutume de prendre les eaux, une pratique qui avait fait la fortune de nombre de villages qui s’étaient développés autour de ce commerce à la fois médical et ludique qui attirait toutes les couches sociales. En Allemagne particulièrement, les médecines naturelles étaient très prisées. On s’y soignait avec des plantes, des eaux minérales mais aussi à l’homéopathie découverte par Hahnemann, un médecin du pays. Les immigrés germaniques avaient d’ailleurs créé un institut d’homéopathie à Saint-Louis et cette thérapie avait fait ses preuves au cours de la grande épidémie de choléra de 1848 à 1853. Elle était prise au sérieux tout en suscitant conflits et polémiques au sein du corps médical. Les traitements homéopathiques étaient généralement associés à des règles d’hygiène et la prise d’extraits minéraux et végétaux. Au regard de cette pratique, l’annonce de la découverte des sources ferrugineuses d’Okawville trouva un écho très favorable parmi la population de la région qui vit là une occasion inespérée de recréer les rites sanitaires de L’Europe du Nord et de l’Est. Okawville allait devenir le Carlsbad de l’Illinois.

Okawville entretenait des liens étroits avec Saint-Louis dont elle était distante de 80 km. La capitale de l’état du Missouri, Porte de l’Ouest commémorée désormais par une immense arche de métal argenté, étape sur la transaméricaine 66, était fixée au confluent du Mississipi et du Missouri sur des terres fertiles et verdoyantes. Le climat continental, y était rude avec des températures sibériennes en hiver et tropicales en été. Emilie y avait connu des froids glaciaires qui brûlaient le moindre centimètre de peau exposé à l’air libre et des étés à l’humidité torride qui coupait la respiration. Les alertes publiques à la tornade, en toutes saisons, invitaient les habitants à se réfugier au sous-sol de leur bâtiment, parfois en pleine nuit. Ces excès climatiques désastreux pour la sécurité des biens, des personnes, des animaux et de la végétation produisaient des effets de toute beauté, comme le sleet. Lorsque le froid intense gelait immédiatement les précipitations de neige fondue, tous les reliefs étaient instantanément gainés d’un étui de glace qui faisait ressortir leurs formes en étincelant au soleil qui ne manquait pas de succéder aux chutes célestes. On se croyait dans un palais de cristal tel qu’il est décrit dans certains contes traditionnels. Chaque brin d’herbe, chaque branche, chaque feuille était enfermé dans une gangue de glace transparente et parfaitement régulière.  Emilie se souvenait de l’un de ses vols de départ quand l’avion survolait à basse altitude un paysage gelé étincelant de mille feux lui conférant une légèreté irréelle. Elle n’ignorait pas que la réalité était moins artistique. Les câbles électriques s’effondraient sous le poids de la glace privant des quartiers entiers d’électricité et de téléphone pendant plusieurs jours. Les plantes étaient littéralement cuites par le gel. L’activité économique était réduite faute de pouvoir circuler sur des routes transformées en patinoires et les déplacements pédestres, même pour se rendre d’une maison à son garage étaient périlleux. Les chutes étaient nombreuses.

Au XIXème siècle, Saint-Louis était l’une des villes les plus riches et dynamiques des Zétazunis, son  deuxième port en tonnage et sa quatrième capitale économique. La prospérité de Saint-Louis profitait à Okawville Fondée par des trappeurs français et capitale de la grande Louisiane avant qu’elle ne soit rétrocédée en 1803 par Napoléon Bonaparte aux Etats-Unis, elle était devenue à la faveur de l’industrialisation le lieu de regroupement des immigrants allemands qui avaient aussi et progressivement investi les campagnes voisines de l’Illinois et du Missouri, pour y développer des cultures céréalières mais aussi pour y planter de la vigne comme à Hermann. La winery, le vignoble qui produisait du bon vin fabriquait aussi une boisson qu’Emilie chérissait entre toutes, le cherry wine. Une spécialité confectionnée à base de cerises du Wisconsin, traitées comme le raisin qui donnait une boisson ressemblant au vin rouge mais à l’arôme prononcé de cerise, douce sans être moelleuse et faiblement alcoolisée. Son cousin David la lui avait fait connaître en lui racontant qu’il avait découvert son existence en lisant Mark Twain qui en parlait avec tellement d’enthousiasme qu’il n’avait eu de cesse de s’en procurer. Le cherry wine était en effet un produit local disponible en quantités modestes sur les étagères des supermarchés et pratiquement ignoré du reste du pays. Depuis l’époque où enfant elle se gavait de cerises en se perchant dans les arbres plantés au milieu des rangs de vigne sur la propriété de son grand-père, Emilie n’avait cessé de traquer la cerise sous toutes ses formes. Au sirop ou à l’eau de vie, en griottes macérées dans le kirch finement recouvertes de chocolat noir, dans les clafoutis, en confiture, l’amaretta italienne, en liqueur dans la vichnewka polonaise ou dans la bière belge lambic Kriek. La cerise n’était pas seulement une friandise qu’Emilie appréciait, c’était tout le symbole de pratiques communes à sa grand-mère polonaise et à son aïeule périgourdine qu’elle n’avait pas connues. Son père lui avait raconté qu’au début de l’été, sa mère entassait dans un grand bocal des cerises saupoudrées de sucre. Puis elle recouvrait le récipient d’un papier percé de trous minuscules et le posait au soleil sur le rebord de la fenêtre. Après quelques temps, le mélange fermentait, moussait, pétillait puis se calmait pour donner une liqueur d’un beau rouge, sucrée, alcoolisée et parfumée. Emilie avait tenté l’expérience avec succès et se réjouissait chaque fois qu’elle la réitérait.

Côté périgourdin, sa mère lui avait raconté que son aïeule Lydie remplissait de cerises son bourricou, un panier en vime tressé typique du bergeracois, le posait sur sa tête pour partir les vendre au marché de Castillon-la-Bataille. Lucie précisait, ce qui n’était pas très vraisemblable, que Lydie parcourait une dizaine de kilomètres pieds-nus car elle était trop pauvre pour se payer des chaussures. L’aïeule était dépeinte comme une allégorie de la paysanne méritante qui vit chichement de son dur labeur pour assurer à sa descendance une vie confortable. Pour ce qu’Emilie en savait, même en remontant 4 générations en arrière, sa famille maternelle n’avait jamais été misérable au point de compter sur des queues de cerises pour assurer sa subsistance et d’aller nu-pieds faute de posséder une voiture à cheval. Il n’empêche, l’anecdote même fantaisiste, donnait aux cerises une saveur particulière.

La découverte des vertus de la source du village se répandit comme une trainée de poudre parmi les différentes communautés germaniques de la région enchantées de pouvoir renouer avec leur médecine traditionnelle mais aussi une manière de renforcer des liens communautaires déjà très forts. Les premières  personnes venues tester les eaux merveilleuses y avaient été miraculeusement guéries de leurs douleurs, sur les conseils et sous la surveillance de leur médecin, et l’une d’entre elles, Madame Schierbaum, femme de pasteur luthérien, avait persuadé son époux d’y ouvrir un hôtel. Arrivée à Okawville à moitié paralysée, elle avait rapidement retrouvé toute son agilité et sa souplesse. Elle était donc extrêmement motivée pour faire connaître les mérites de la source dont elle était la meilleure ambassadrice. Elle avait été suivie par d’autres entrepreneurs et Okawville devint rapidement le rendez-vous obligé des bourgeois de Saint-Louis. L’aventure commerciale devait toutefois connaitre plusieurs drames au cours de la construction et de l’aménagement des hôtels. Une chaudière explosa tuant plusieurs personnes, un hôtel prit feu et fut réduit en cendres, Alma Schultze, l’épouse du jeune Ben Schierbaum disparu et celui-ci se suicida en se faisant exploser la tête, son sang giclant jusque sur les murs et le plafond du hall de l’hôtel, une scène effrayante pour le représentant de commerce qui la découvrit, un entrepreneur fut écrasé par un train. Ces disparitions tragiques contribuèrent à répandre l’idée que le site était hanté par les âmes des victimes. Lorsqu’Emilie s’installa à l’Original Springs Hotel, l’unique vestige de la grande époque de la station balnéaire, le personnel et les hôtes racontaient d’étranges histoires de fantômes. Une Dame Blanche avait fait plusieurs apparitions. Un fantôme ne pouvait être qu’Alma car toutes les autres personnes qui avaient péri dramatiquement au cours de l’édification des thermes d’Okawville étaient des hommes. Rien ne disait d’ailleurs qu’ils n’étaient pas responsables des frottements, des craquements et des chuintements qui troublaient la sérénité des maisons les plus anciennes du village. Nombreux étaient les habitants d’Okawville qui, depuis une centaine d’années, avaient vu ou entendu des choses bizarres et la gazette locale, l’Okawville Times s’en était fait l’écho.

Quand Lucie et Emilie débarquèrent à Okawville, le village ne comptait plus que quelques centaines de foyers, deux ou trois commerces et un unique hôtel qui exploitait la dernière source en activité. Le village était misérable, déserté, les quelques familles cossues qui y vivaient s’étaient barricadées dans leur magnifique demeure de style néo-classique bardée de hautes colonnes doriques blanches sur la façade ouvrant sur une vaste pelouse agrémentée de sycomores. Sa population était majoritairement constituée de blancs dont la moitié d’ascendance germanique, un profil minoritaire en Illinois qui comprend une forte population afro-américaine. C’était assez dépaysant pour Emilie qui côtoyait à University City une population très mélangée. Elle se dit qu’elle était chez les Red Necks, au cœur de l’Amérique des petits blancs et rebaptisa Okawville en Ploucville, non tant à cause de ses habitants peu visibles mais de sa situation géographique et de son aspect très rustique. Elle en fit part à sa mère et, pour une fois, elles piquèrent ensemble un fou-rire. Il n’y avait toutefois pas de mépris dans leurs considérations mais le sincère amusement de se retrouver dans une situation inhabituelle. C’était particulièrement vrai pour Emilie qui était habituée à des représentations autrement plus sophistiquées d’une Amérique glamour, riche, dynamique, créative, farcie de hautes technologies et à la pointe du modernisme. Même le chiche décor de Bagdad Café, ce film qui avait eu beaucoup de succès en France, paraissait sophistiqué à côté du paysage d’Okawville parce qu’il montrait l’exotique désert tandis que des champs de maïs au mois de novembre, ce n’est que de la terre noire et boueuse à perte de vue. Un peu comme les champs de betteraves en Picardie et ça, les français ne s’imaginent pas le voir aux Zétazunis de Michael Jackson et de Bill Gates. Emilie n’’avait pas eu connaissance en Illinois de rigolos à l’image des Fatal Picards en Picardie, ces rockers ayant pris pour emblème une betterave ceinte d’un bandeau comme le maure corse.

Nuages sombres au-dessus des champs entourant le village d’Okawville   http://fox2ch.websitetoolbox.com/post/Chriss-Corner-Week-of-April-29-2012-5822146

L’Original Springs Hôtel était construit en bois et en briques rouges apparentes sur les côtés. Il avait brûlé plusieurs fois pour être chaque fois reconstruit tout en conservant quelques éléments anciens. Il arborait une façade de planches peintes en blanc, assez vieillotte avec ses décorations de guirlandes vertes et ses cocardes comme on en voit dans les westerns ou les bandes dessinées de Lucky Luke. Emilie avait de sérieuses références en iconographie et pour les westerns, Morris était la meilleure à ses yeux. Une galerie à la balustrade ajourée entourait le bâtiment sur trois côtés. Un escalier de bois menait au perron par lequel on accédait au lobby. A la vue de ce tableau, elle imagina des couples danser le quadrille, la polka ou la valse, les femmes en robe longue et bonnet de coton blanc, les hommes en chemise blanche et pantalon noir retenu par des bretelles. Emilie apprit plus tard que les gens y avaient effectivement beaucoup dansé mais plutôt dans les salles de bal des hôtels ou autour du kiosque à musique. Pendant ses années de prospérité, Okawville avait été une station de villégiature gaie et festive.

Comme la plupart des constructions de la région, le bâtiment de l’hôtel était ramassé du côté de la rue au-dessus de laquelle dominaient un rez-de-chaussée surélevé et un petit étage mais en réalité il comportait quatre niveaux visibles à l’arrière, situés en contrebas de la façade. Côté parking, l’hôtel s’étendait sur une assez grande superficie. Emilie avait remarqué que, dans la région, les maisons individuelles étaient généralement construites à cheval sur un monticule naturel ou artificiel ce qui, depuis la route ou l’allée qu’elles bordaient ne permettait pas de deviner leur importance. Elle trouvait du charme à la surprise que réservait cette disposition particulière, conçue peut-être pour tromper les prédateurs potentiels, quand on pénétrait à l’intérieur, en général très ouvert par des baies vitrées sur le jardin arrière. Souvent, une terrasse en rondins prolongeait le séjour et offrait une jolie vue sur une piscine et des arbres, parfois vestiges de forêts antérieures à la construction. Derrière l’Original Springs, il n’y avait pas d’arbres mais l’intérieur était suffisamment vaste et étagé pour paraître spacieux et recéler une petite pièce inaccessible, une sorte de grenier dont personne ne connaissait la fonction ce qui lui conférait un mystère associé immanquablement aux fantômes réputés habiter les lieux.

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Les deux femmes gravirent le perron de bois et pénétrèrent dans le lobby au fond duquel, près du comptoir, chauffaient deux cafetières qui dégageaient l’arôme acide caractéristique du café américain. Gaétan s’était garé sur le parking pour transporter les bagages de plein pied dans la chambre. Elles s’annoncèrent, remplirent les formalités d’usage, récupèrent leur clef et suivirent les indications de l’hôtesse pour gagner leur chambre. On y accédait en descendant un étroit escalier qui dégageait cette odeur de trichlo, très répandue aux Zétazunis. Au cœur de l’hôtel, sous une superbe charpente en bois massif, se trouvait une piscine agrémentée de véritables plantes vertes. Les poutres de bois acajou et la galerie qui dominaient la piscine étaient magnifiquement taillées et emboitées par tenons et mortaises La salle était surprenante et superbe avec son plafond de verre mais sa beauté était obérée par la présence de vulgaires fauteuils en plastique blanc et l’usure marquée des peintures et des boiseries. Elles contournèrent le bassin en suivant les flèches qui indiquaient le numéro des chambres et s’arrêtèrent devant la 19.

Les chambres à double entrée s’ouvraient sur un couloir ou l’extérieur Situées au rez-de-chaussée, elles sentaient légèrement la moisissure et la poussière et possédaient une vue imprenable sur le parking. Lucie et sa fille s’installèrent dans une chambre à deux lits recouverts d’un tissu fleuri fané et posés sur une moquette verdâtre, rase, tâchée et usée jusqu’à la corde. Emilie déverrouilla la porte extérieure et Gaétan apporta leurs bagages. Le mobilier était sommaire et fatigué. La vétusté et la laideur des chambres étaient en rapport avec le forfait modique, cure comprise qui était annoncé. Malgré tout, les lieux ne manquaient pas de charme tant ils étaient minables, désuets et hétéroclites. Ils renforçaient l’impression d’être ailleurs aussi bien dans le temps que dans les lieux si peu conformes à la plupart des maisons rutilantes, des luxueux centres commerciaux dallés de marbre, des boutiques soigneusement décorées et de tous les lieux privés et publics qu’Emilie avait fréquentés depuis son arrivée. Ce dépaysement était délassant.

III-Lundi soir à Okawville

Lucie et Émilie dînèrent à l’auberge bavaroise, la Boiler Room qui ouvrait sur la piscine avec une entrée côté rue pour les non résidents. Un faux feu de bois à gaz scintillait de ses vraies fausses flammes dans la cheminée, l’ambiance était simple et chaleureuse. Emilie avait découvert le vrai faux quand elle accompagnait ses enfants à Eurodisney et qu’il fallait poireauter des heures dans les files d’attente. Elle s’occupait alors en observant les gens et les choses autour d’elle. Elle avait été frappée par la perfection des constructions imaginaires du monde des contes de fées tels que les avaient matérialisées Disney et son équipe. Les dessins animés, les albums représentant les créations des dessins animés puis les représentations en relief complètement fausses par rapport à la réalité des constructions ou personnages d’antan mais absolument vraies au regard du Disneyworld. Elle avait été fascinée par l’élaboration minutieuse de cet univers imaginaire qui avait supplanté l’activité mentale des lecteurs de littérature au profit d’un prêt à consommer les contes sans autre effort personnel. Enfant, elle était entrée dans les dessins animés de Disney qui dans le cas d’Alice au pays des merveilles mâchaient le travail car lire la traduction intégrale de l’œuvre de Lewis Carroll n’était pas à la portée des petits. La personnalisation d’Alice, du Chapelier fou et de la Dame de pique était autrement plus amusante et accessible. Emilie appréciait donc la créativité des concepteurs d’imitation du réel qui témoignait d’un savoir faire technique et plastique de très haut niveau. Les vraies fausses bûches et flammes des cheminées, très courantes dans le monde anglo saxon, l’impressionnaient même si elle préférait de loin les véritables flambées de véritables troncs de chêne ou de pin, comme elle les avait connues dans l’imposante cheminée de sa maison d’enfance qui en constituait le foyer au sens littéral. Son rapport au feu était le même que celui de ses ancêtre préhistoriques qui entretenaient ce qu’il y avait de plus précieux dans leur grottes sombres, froides et humides. Quand elle allumait une cigarette, elle regardait la flamme en pensant qu’elle exprimait l’allégorie du foyer. Dans les habitations modernes où le tout électrique ne produit que quelques étincelles, le fumeur est le seul à reproduire le geste ancestral de création de feu.

Plus jeune elle avait passé des heures à regarder les flammes quand la vie des cheminées, leurs buches, leurs sarments, leurs braises et leurs cendres faisaient office de télévision. Le spectacle qui empruntait beaucoup à l’imagination se déroulait dans l’âtre avec des actes comme la cuisson de la soupe dans un chaudron en fonte noire, celle des patates en robe des champs sous la cendre, celle des marrons dans la poêle percée, celle des entrecôtes à la bordelaise sur les sarments incandescents. Les veillées au coin du feu avaient été pendant des siècles le moment du rassemblement des familles et des groupes avant le coucher. Son père, Simon, lui avait raconté que lorsqu’il était réfugié dans une ferme gasconne pendant l’occupation allemande, tout le monde se réunissait le soir, après les travaux des champs et le souper, autour de la cheminée à la seule lueur de la flambée. Il aimait s’allonger sur le banc de pierre construit à l’intérieur de l’âtre, loin du feu mais proche de sa douce chaleur. Il fermait les yeux et écoutait en silence les discussions de ses patrons qui parlaient de la guerre et de toutes les combines qu’ils mettaient en œuvre pour survivre et continuer à cultiver leurs terres au rythme des saisons. Un soir, la discussion se focalisa sur les juifs. On venait juste de révéler dans la presse la campagne d’extermination conduite par Hitler et ses alliés. Ces paysans ne connaissaient pas de juifs et n’en avaient jamais rencontré. Comme tous les chrétiens, ils les considéraient tantôt comme le peuple élu, tantôt comme le peuple déicide, celui qui a tué le petit Jésus. La patronne s’étonnait mais qu’est-ce qu’ils on fait, pourquoi on leur en veut tant, à quoi ils ressemblent, qu’ont-ils de si effrayant. Simon n’y tint plus, il se releva, s’assit droit sur son banc et, en se désignant de la main leur dit, voilà à quoi ressemble un juif, vous en avez un devant vous. Les paysans s’exclamèrent, vous Simon, on croyait que vous étiez polonais. Oui, je suis polonais de confession juive. Ils n’en revenaient pas de constater qu’un juif était un homme comme les autres qui travaillait aux champs aussi dur qu’eux-mêmes et respirait la bonté. Ils affirmèrent qu’ils étaient heureux de lui avoir offert asile. Toutefois, dans la nuit, Simon fit ses bagages et disparu. Aussi gentils que fussent ces cultivateurs, on ne savait jamais ce qui pouvait se passer en ces périodes troubles. Simon garda un souvenir impérissable de cette famille qu’il revit après la guerre, quand tout danger fut écarté autant pour lui-même que pour eux qui auraient pu être dénoncés pour avoir hébergé un juif.

Une légère odeur de friture planait dans l’air du restaurant inclinant à croire qu’on se trouvait dans la cuisine d’une maison familiale. La serveuse vêtue d’une petite robe noire et d’un tablier à volants brodés sembla surgir tout droit de Bavière pour leur ramener deux verres d’eau glacée. Elles commandèrent des wienerschnitzel et de l’Asti spumante, un vin pétillant et parfumé. La nourriture était honnête et le vin léger. Emilie demanda à sa mère de lui raconter sa vie quotidienne lorsqu’elle vivait seule avec son père après la disparition de sa maman en 1943. Que faisait-elle de son temps après avoir renoncé à ses études ? Et pourquoi y avait-elle renoncé ? Elle n’avait jamais vraiment compris les motifs de sa mère qui était une excellente élève et avait parfois avoué qu’elle aurait aimé devenir institutrice. Sa version officielle était qu’elle devait tenir la maison de son père et surveiller la domestique. Elle disait aussi qu’elle passait beaucoup de temps à étudier le piano, lire, dessiner, prendre des cours de chant et diriger sa petite troupe de louveteaux. Elle parlait beaucoup et avec enthousiasme de cette dernière activité. Sa propre mère semblait n’avoir vécu jeune fille qu’en attendant son mariage mais sa tante était directrice d’école et sa cousine infirmière. Emilie trouvait incompréhensible que sa mère n’ait pas eu d’ambition professionnelle avec des modèles aussi proches de femmes actives. Les propos de Lucie ne lui avaient jamais laissé supposer qu’elle se contentait de parfaire son éducation bourgeoise en attendant un mari et, d’ailleurs elle n’avait pas confectionné de trousseau de mariage comme il était fréquent dans sa génération. Elle doutait que son grand-père ait exercé sur sa fille unique de la pression pour lui faire abandonner ses études car il était fier de sa réussite scolaire. La fille n’avait pas trouvé d’autre explication à la retraite de la mère auprès du grand-père que le besoin de surveiller un homme volage qu’elle rendait responsable du cancer mortel de sa maman. Au moment du dessert, des strudels à la crème, Lucie se laissa aller à des confidences inédites et avoua à sa fille que son père la terrorisait avec ses allures militaires. Le Pépé avait fait la guerre de 14 comme maréchal des logis-chef chez les Dragons et avait conservé la prestance du cavalier. Il est vrai qu’il en imposait à tout le monde mais Émilie n’avait jamais pensé qu’il eut pu impressionner sa mère à ce point même si elle avait observé une certaine distance entre eux deux. Lucie évitait toujours les tête-à-tête avec son père et s’abritait derrière ses enfants ou son mari pour communiquer avec lui. Émilie comprit alors pourquoi, adolescente, elle avait été la seule à s’opposer à ce grand-père que tout le monde vénérait. Elle avait avec lui de violentes disputes, la plupart du temps au cours des repas, lui reprochant de ne pas mettre ses actes en accord avec ses paroles de justice et de vérité. Parce qu’Émilie, désespérée de ne pas être désirée avant même que d’être née, n’avait peur de rien et surtout pas de tenir tête au pépé, même avec son costume de juge de paix. Son portrait en robe et toque trônait en bonne place dans la salle à manger pour rappeler qu’il était le respectable chef de cette famille sans beaucoup de succès auprès d’Emilie qui s’amusait à enfiler la vaste robe de laine noire du juge et à coiffer sa toque pour rendre la justice à ses chats qu’elle réunissait sous l’énorme prunus du jardin en s’imaginant telle Saint-Louis sous son chêne à l’image des illustrations de son livre d’histoire. Parfois elle s’inspirait du jugement de Salomon, elle avait l’embarras du choix des modèles pour rendre justice. On parlait tellement et tellement souvent de justice dans sa maison qu’elle ne comprenait pas pourquoi elle était victime de tant d’injustices et la seule explication qui lui venait à l’esprit était qu’elle avait commis quelque chose d’horrible et d’impardonnable mais elle ignorait quoi.

Après le dîner, fatiguées par le voyage et surtout par le dépaysement, elles se replièrent assez rapidement, chacune dans son lit. En se couchant, Lucie racontait avec force superlatifs à sa fille combien elle se réjouissait de prendre les eaux dès le lendemain matin et quels bienfaits elle entendait en retirer. Cela me fait tellement de bien, je ne peux pas m’en passer, je n’ai jamais manqué une saison de cure depuis mon enfance et ma bonne santé témoigne de l’efficacité du traitement. Sa certitude était quasiment mystique. Ce serait un véritable bain de jouvence pour sa carcasse de 85 ans et Emilie était impressionnée par son étalage de convictions et sa confiance absolue dans l’eau minérale. Pour sa part, elle n’avait jamais connu de traitement indiscutablement efficace contre les divers maux qui avaient marqué son existence, quelle que soit la méthode utilisée. Elle était donc sceptique sur les effets attendus par Lucie. Digne fille de sa mère écolo avant la mode, elle avait essayé l’homéopathie, les rebouteux, les ostéopathes, l’acupuncture, l’allopathie, la phytothérapie, le thermalisme, les massages chinois, la diététique, les omégas 3, le cartilage de requin les antis oxydants et même le magnétisme et le zen macrobiotique. Elle gardait même précieusement parmi ses livres « Le médecin des pauvres » du docteur Beauvillard, un catalogue de vente par correspondance, joliment illustré, de plantes et de poudres végétales. Aucune de ces méthodes naturelles ne l’avait guérie mais certaines l’avaient ponctuellement soulagée et elle considérait que ce n’était déjà pas si mal car, dévorée de souffrance psychique, elle tolérait mal la souffrance physique qui broyait son corps en permanence à l’exception de moments périlleux parce que addictifs. Jouer ou faire l’amour la libéraient totalement de ses douleurs mais à quel prix. Il fait toujours plus froid la nuit. L’angoisse succède à l’euphorie quand le trop plein fait place au trop vide.

Émilie se retournait dans son lit ne trouvant pas le sommeil. Le radiateur ronflait, il faisait trop chaud, l’air qu’elle respirait était pesant de poussière et de moisissures. Elle étouffait. Elle dégagea un pied de dessous la couette, puis toute une jambe qu’elle laissa toucher le sol. La fraicheur lui fit du bien mais pas assez. Elle se releva, enfila dans le noir un peignoir et des pantoufles et ouvrit la porte de la chambre côté couloir, avança de quelques pas et se retrouva au bord de la piscine plongée dans la pénombre et dont l’eau qui ondulait imperceptiblement reflétait en les déformant les veilleuses verdâtres de sécurité. Une bouffée d’air frais détendit ses narines. De l’autre côté de la salle se trouvait une double porte en bois massif équipée de grosses poignées métalliques au-delà de laquelle filtraient des bruits diffus. Elle entra dans la pièce à peine éclairée, assez grande, dont tous les murs étaient garnis de machines à sous. Étonnée par sa découverte, elle se dit qu’il s’agissait sans doute de la salle de bal qui avait vu tant de fêtes à la grande époque des lieux. Elle avait lu dans une brochure que les propriétaires des thermes et des hôtels proposaient autrefois toutes sortes de distractions aux curistes, à l’image des stations balnéaires européennes. Il y avait des salles de jeu, des pistes de danse, des kiosques à musique avec de véritables orchestres, des buvettes et des restaurants. Elle se demanda si les reflets des gens qui s’étaient amusés entre ces murs étaient restés incrustés dans les miroirs maintenant piqués et ternis. Mais comment lire les empreintes des miroirs ? C’était chez elle une constante rassurante qu’imaginer que les pierres des maisons, les objets anciens, les meubles et les miroirs gardent le témoignage réel mais invisible et inaudible des scènes dont ils furent témoins. D’ailleurs, elle avait aimé lire dans des revues d’archéologie l’histoire reconstituée de certains objets. Des poètes et des historiens avaient imaginé ce qu’ils avaient pu voir. Mais Emilie qui ne croyait pourtant pas en grand-chose pensait que les objets sont les réceptacles de tous les évènements qui se déroulent autour d’eux. Ils ont tout vu, tout senti et tout entendu comme les chiens ou les chats qui passent le plus clair de leur temps à observer et captent jusqu’aux plus fines vibrations humaines ou naturelles sans sélection, contrairement aux photos, dessins et vidéos qui choisissent toujours un point de vue, reflétant la vérité de l’auteur mais jamais la réalité des faits. C’était d’autant plus vrai de nos jours qu’avec la généralisation du numérique, toutes les images et tous les sons pouvaient être transformés, déformés, fusionnés, recomposés ou simplement améliorés.

Dans certaines périodes d’angoisse, elle contemplait et caressait les vieilles pierres se racontant que si elles avaient survécu à 100 ou 1 000 ans de cataclysmes naturels ou humains son propre monde avec ses livres, sa maison, ses enfants et ses amis, n’était pas près de disparaitre.

Les machines émettaient des grondements, des sifflements, des bruits de crécelle et de frottement. Elles étaient énormes, fatiguées, les couleurs des rouleaux étaient passées mais ils tournaient vigoureusement devant un couple et deux ou trois femmes. Intriguée, elle s’approcha de l’un de ces monstres pour voir comment il fonctionnait et découvrit qu’il fallait y insérer des jetons à se procurer auprès de la réception. Elle retourna discrètement dans sa chambre en prenant soin de ne pas faire de bruit ni d’allumer la lumière pour ne pas réveiller sa mère, chercha à tâtons son porte-monnaie et y saisit un billet de 10 dollars qu’elle alla échanger auprès de la réceptionniste. De retour aux machines, elle laissa tomber quelques jetons dans la fente et appuya sur le manche. Les cerises, les barres et les 7 défilaient à toute vitesse et lorsque 3 symboles identiques s’alignaient, la machine gloussait et affichait un petit crédit. Elle n’entendait pas le son des pièces pour la bonne raison que ces machines n’étaient pas sensées distribuer de l’argent. Officiellement on était là pour s’amuser et non pour gagner des sous, une antienne des casinotiers qui ne reconnaissent que la vente de production d’adrénaline et une exigence des autorités locales qui prétendaient vouloir limiter les dégâts financiers des plus pauvres. Elles affichaient un crédit et quand on voulait toucher ses gains, il fallait les demander à la réception. Ce n’était pas aussi amusant que voir et entendre tomber des pièces mais le défilement des rouleaux faisait passer le temps en l’absorbant. Fascinée par la danse des cerises, des 7 et des barres, elle oubliait la médiocrité des lieux, les plaintes de sa mère, sa solitude et son ennui. Quand son crédit fut épuisé, il était bien tard et, enfin, le sommeil la taquinait. Elle retourna à sa chambre pour sombrer dans un oubli sourd aveugle et muet. La Dame Blanche fantôme, qu’Emilie comptait bien rencontrer, faillit à la visiter. Emilie n’avait pas de chance car elle n’avait jamais eu de visions ou d’hallucinations auditives, elle n’avait jamais croisé de fantômes encore moins de feu-follets, elle n’avait pas eu d’apparitions, et lorsqu’elle avait failli mourir elle n’avait pas vu le tunnel lumineux ni plané au-dessus. C’est pourquoi forte des témoignages qui lui avaient été relatés, elle espérait fortement voir elle aussi la Dame Blanche et faire enfin une expérience paranormale pour de rire. Emilie était une grande sceptique qui doutait de la réalité des apparitions et des fantômes tout en estimant qu’il était nécessaire d’entendre les gens qui témoignaient d’une expérience paranormale car, pour la plupart ils étaient sincères. Il y avait les grands psychotiques victimes d’hallucinations sensorielles, le plus souvent auditives et visuelles. Il y avait les mystiques qui visualisaient leur croyance. Il y avait ceux qui interprétaient une vision réelle de feu-follets, d’éclipse lunaire ou solaire, d’aurore boréale ou de pluie de sable rouge amenée du désert par les courants aériens, ce qu’on appelait pluie de sang au Moyen-âge. Il y avait tous ceux qui avaient des croyances et des convictions tellement puissantes qu’elles prenaient des formes incroyablement précises dans leur pensée faisant même parfois parler leur corps. Il y avait encore les gens qui se pensaient maraboutés au point de développer des symptômes physiques tout à fait réels. Elle considérait absurde la pensée binaire qui visait à séparer les productions mentales de la physiologie générale du corps humain et l’opinion trop partagée qu’ils peuvent fonctionner indépendamment l’un de l’autre. Elle exécrait la philosophie médicale officielle qui prétend soigner petit morceau par petit morceau sans considérer le patient dans sa totalité et qui voue aux gémonies des mondes parallèles, donc dépréciés, les praticiens trop rares qui ont une approche holistique de leurs patients. Elle s’étonnait aussi de ce qu’une approche aussi fondamentale que l’ethnopsychiatrie qui observe les gens dans leur milieu spécifique soit aussi peu vulgarisée et pratiquée.

En désirant voir la Dame Blanche, elle souhaitait surtout se faire une opinion par elle-même des manifestations qui faisaient l’unanimité chez les gens qui disaient l’avoir rencontrée car elle était persuadée qu’il y avait derrière ces témoignages une vérité distincte de l’authenticité des perceptions qu’ils avaient décrites. Emilie croyait qu’il y a une part de réalité dans chaque parole et se lançait le défi permanent de l’isoler des apparences.

IV-Mardi matin, les thermes

Lucie et Émilie montèrent aux bains, un mouvement insolite pour se rapprocher d’une source qui jaillissait de la terre mais elle avait été canalisée depuis longtemps, l’eau était pompée pour alimenter les étages. On ne descendait pas vers la terre pour rejoindre l’eau qui en jaillissait pour se disperser joyeusement dans une fontaine ou courir dans une canalisation ouverte. Il n’y avait même pas de ces fontaines de pierre qui crachent l’eau dans des vasques arrondies et donnent l’illusion de sortir naturellement de quelque source profonde et mystérieuse, même pas de robinets à flux continu où l’on peut directement remplir son verre. Ce n’était pas poétique mais efficace. La fille se réjouissait de découvrir enfin ce lieu étonnant dont la mère lui avait tant parlé. La rampe de bois de l’étroit escalier branlait légèrement. Sur le petit palier, on tournait à droite pour le bain des femmes, à gauche pour le bain des hommes. Elles poussèrent la porte des dames et découvrirent une salle abondamment éclairée par une verrière. La luminosité était éclatante malgré le ciel d’hiver. Des chaises longues étaient alignées contre le mur de la pièce ridiculement décorée de faux lierre et de toutes sortes de petits rideaux, petits napperons, petites vitrines renfermant de petits bibelots qui rappelaient ces intérieurs parisiens de vieilles dames pauvres mais propres qui, pour tromper l’ennui, crochètent, brodent, canevassent, cousent tant qu’elles ne savent plus où empiler leur ouvrage et époussètent sans se lasser des objets qui leur racontent des histoires qui leur sont chères

Accueillies jovialement par une jeune femme rousse et mince en blouse blanche, elles furent invitées à se déshabiller au vestiaire obscur au plancher de bois puis conduites aux chambrettes balnéaires où elles pourraient enfin plonger leur corps dans l’eau miraculeuse. Chaque petite salle de bains comportait une vieille baignoire émaillée tachée de rouille et hirsute de calcaire, une console recouverte d’un napperon crocheté sur laquelle reposaient une carafe d’eau de source, à ce qu’on leur dit, et un verre. En face de la baignoire, sur le rebord de la fenêtre, était installé un gros appareil rectangulaire assez fatigué, de la taille d’un climatiseur, nanti d’un ventilateur et d’un énorme tuyau annelé qui plongeait dans la baignoire pour y produire des bulles façon jacuzzi. L’ensemble était incroyablement vieillot et décati mais les rideaux de dentelle blanche qui habillaient les fenêtres étaient immaculés et coquets. Emilie se plongea dans l’eau tiède mais, malheureusement pour elle, l’appareil émettait un bourdonnement insupportable et ce qui aurait du être une séance de relaxation se transforma en séance d’irritation car elle ne supportait pas le bruit. Elle écourta son bain infernal, alla voir sa mère qui semblait insensible au vacarme et somnolait dans son eau bienfaisante pour lui annoncer qu’elle retournait à sa chambre. Lucie accusa réception du message par un léger grognement. Elle était contente, son plaisir s’affichait sans retenue sur son visage ce qui mit Émilie mal à l’aise car elle n’avait jamais vu ses parents s’embrasser ni se toucher. Elle avait déjà observé chez des femmes âgées soumises à leur condition sénile, l’absence totale de pudeur physique comme un bébé ou un animal domestique. Elle était toujours surprise de voir aussi natures des femmes qui avaient autrefois imposé à leurs enfants des règles rigides de contrôle et de retenue de leurs pensées et émotions, l’essence de la bonne éducation. Lucie avait été extrêmement sévère sur l’initiation aux bonnes manières de ses enfants et avait parfois utilisé des méthodes violentes et cruelles. Emilie se souvenait que lorsqu’elle prononçait un gros mot, en réalité un mot commun, sa mère lui savonnait la bouche avec un énorme bloc de savon de Marseille et rien que d’y penser, elle sentait encore le goût des copeaux de savon entre ses dents.

Le soir les parents fermaient à clef la porte de leur chambre et, enfant elle s’était toujours demandé ce qu’ils pouvaient bien y faire. Elle avait en vain écouté à la porte sans rien entendre. Lorsque Lucie parlait de sexualité ou désignait la partie inférieure de son corps, elle disait « le bazar ». Une pudeur de fait s’était imposée entre la mère et la famille depuis le début et l’habitude avait fait le reste. Émilie se sentait coupable d’avoir une sexualité vivante, d’éprouver des désirs et des plaisirs et elle n’aurait jamais eu l’idée d’aborder le corps du délit avec sa mère. On ne parlait pas de ces choses-là dans cette famille.

Les thermes de l’Original Springs rappelaient à Émilie ceux où elle avait récemment séjourné en Roumanie, au bord de la Mer Noire. Même vétusté des installations sanitaires et de l’équipement hôtelier, l’impression que le temps s’est arrêté dans des lieux qui ont connu gloire, splendeur et opulence. Emilie pensait que les stations thermales sont de curieux endroits qui sont une représentation du luxe et du pouvoir que la plupart des pauvres bougres ne goûteront jamais. Romans et films ont dépeint les temps où les aristocrates venaient se soigner et s’amuser au casino entre les soins alors que leur réalité est beaucoup plus triviale et contemporaine. Elles sont fréquentées par des gens ordinaires dont les soins sont remboursés par l’assurance santé qui vont claquer leurs maigres revenus dans les machines à sous automatiques qui ont remplacé les tables de jeux fréquentées par les intellos de la martingale. Dans la hiérarchie des joueurs, le dessus du panier se targue de contrôler sa bonne fortune méprisant ceux qui subissent leur destin en regardant passivement tourner de stupides rouleaux aux ridicules icônes, masquant en réalité des mécaniques et des dispositifs électroniques qui se ressemblent tous. A l’époque où Emilie avait assidument fréquenté la roulette à Enghien, elle avait bavardé avec un beau jeune homme qui s’était vanté de gagner chaque soir sa journée grâce aux martingales que sa formation d’ingénieur lui permettait d’élaborer. Il avait abandonné les tristes bureaux des entreprises pour les lustres et le chant des jetons des casinos. Il avait mis toute sa science mathématique au service de sa vocation de joueur professionnel. Elle le revit quelques jours plus tard et il ne lui rendit pas son salut parce qu’il ne la vit pas, pas plus que le reste de ce qu’il pouvait y avoir à voir. Le beau jeune homme avait pris trente ans de plus, il était vouté, l’air fébrile, les yeux éteints, la peau terne. Il circulait anarchiquement entre les tables affolé et comme affamé. Visiblement ce soir-là ses martingales prouvées scientifiquement, reconnues par ses pairs, ne lui avaient servi à rien. Il avait perdu, il avait essayé de se refaire et il avait reperdu, emprunté une dernière fois qui cette fois ci serait la bonne et agrandi encore le trou béant de ses dettes. Il était aussi hagard qu’un naufragé du Radeau de la Méduse. Emilie n’avait pas eu besoin qu’il le lui dise pour le comprendre, elle connaissait bien les joueurs, tout comme elle n’ignorait rien du cynisme et de la rouerie des casinotiers et autres opérateurs de jeu qu’ils fussent publics ou privés, officiels ou illégaux, français ou étrangers.

La suite de la journée fut reposante. Elles prirent le temps de se changer pour aller déjeuner à la Boiler Room, bavardèrent mollement, firent la sieste, s’habillèrent chaudement pour affronter le temps maussade en faisant rapidement le tour de environnement immédiat de l’hôtel. Lucie en profita pour retirer de l’argent à la banque dont la relative agitation tranchait avec le calme désert à l’extérieur. Elles attendirent leur tour dans des fauteuils confortables avec un verre d’eau rempli à la fontaine. On leur offrit même des bonbons pour les faire patienter. Une cliente apporta des gâteaux aux employés et elles eurent droit à une part. Encore de la cannelle. Cinnamon, un parfum extrêmement répandu aux Zétazunis, jusque dans les carrot et banana cakes. Noël approchant les locaux étaient décorés de guirlandes et d’un faux sapin couvert de boules rouges. L’ambiance était amicale, sans aucune comparaison possible avec celle des banques françaises dans lesquelles, comme dans les autres commerces, le client n’est jamais roi.

Elles étaient glacées par le froid humide lorsqu’elles pénétrèrent dans leur chambre par la porte extérieure. Lucie se mit à l’aise et prit sa bible, Emilie rassembla quelques brochures qu’elle n’avait pas encore regardées et elles allèrent s’installer au bord de la piscine. De temps en temps, la mère faisait des réflexions à haute voix qui ne semblaient pas vraiment en rapport avec les versets qu’elle avait prétendu vouloir lire, Marthe et Marie lavant les pieds du Christ et les essuyant avec leur longue chevelure, le plus bel exemple de dévotion à ses yeux. Tu sais, disait-elle à sa fille, le temps passe, tu devrais te faire une situation, cherche donc un vieux dont la canne trempe dans l’or. Mais enfin maman, tu oublies que je suis indépendante, que j’ai une retraite de cadre supérieur, que je me suffis à moi-même et que je n’ai pas besoin de me vendre pour subvenir à mes besoins. Emilie était toujours stupéfaite bien qu’elle du y être habituée, par les ignominies misogynes et déplacées que sa mère pouvait énoncer. Et elle insistait, tu serais tranquille ma fille. Dire ma fille est bien superflu en l’occurrence enrageait Emilie, quel manque de considération, quel mépris, quelle désinvolture et quelle méchanceté. Aucune femme et a fortiori sa propre fille ne mérite qu’on la traite comme une marchandise. La vieille n’était ni bête ni ignorante si bien que la fille se demandait si elle était folle, perverse ou les deux. Elle gagna le perron pour se refaire une santé mentale en fumant une cigarette. Il faisait froid sans manteau mais que ça lui faisait du bien de geler l’ébullition de sa contrariété. Elle évitait de se fâcher avec la vieille se disant qu’elle avait accepté, qu’elle avait promis de la garder et qu’elle boirait la coupe de son engagement jusqu’à la lie des illusions familiales. Dans le fond, elle trouvait son compte à ce séjour, faire payer sa mère au sens propre et figuré, vivre à l’américaine, voir son cousin Vadim, son oncle, sa tante et ses amis, prendre des bains d’homme et profiter de tous les avantages que procure le statut de française en villégiature aux Zétazunis. Elle se plaisait à Okawville comme elle se plaisait à Saint-Louis et à part sa mère, sa fratrie et leur cercle rapproché, tout l’enchantait. Elle trouvait suffisamment de compensations heureuses pour supporter les désagréments de son séjour. A 60 ans, elle avait capitalisé ses souffrances et savait instinctivement comment ponctuer les évènements. La cigarette et les restrictions imposées aux fumeurs étaient un outil des plus utiles. Si des gens comme Renée exprimaient un profond dégout en la voyant sortir son paquet et son briquet, la plupart, comme son cousin Vadim appréciaient sa discrétion lui tenant même compagnie à l’extérieur. En cela, il lui faisait beaucoup d’honneur car il était handicapé par l’arthrose et se déplaçait difficilement à l’aide d’une canne. Bavarder avec lui était un véritable bonheur car il était très cultivé, incisif et spirituel. Provocateur, il lui lançait des défis implicites qu’elle mettait un point d’honneur à relever. Leurs joutes verbales étaient extrêmement vives et ludiques. Emilie éprouvait une grande affection pour son cousin à la différence des autres membres de la famille qui le trouvaient prétentieux et insupportable, ce qu’il était aussi en apparence mais elle les avait contournées. De son côté Vadim lui manifestait une attention et une tendresse sincères et réconfortantes. Quand elle était au bout de ses efforts, elle l’appelait et ils passaient des heures au téléphone à échanger leurs souvenirs d’enfance et à se provoquer mutuellement. Ils se comprenaient en rigolant.

V-Mère et fille, mercredi matin

Le deuxième matin, après le petit-déjeuner, elles se rendirent aux thermes, Lucie pour son bain ferrugineux, Émilie pour un massage car elle avait définitivement renoncé au proto jacuzzi infernal. Un essai lui avait suffit. Une dame pimpante d’environ 50 ans l’attendait toute souriante et lui indiqua le vestiaire en lui remettant un peignoir en tissu éponge blanc et rêche l’invitant à la rejoindre dans la salle de massage. Lorsque Émilie fut prête, elle pénétra dans une petite pièce éclairée par des bougies parfumées et dont les murs étaient tapissés de voiles de tulle blanc, comme dans un berceau ou une chambre de poupée. A sa gauche la paroi était vitrée et donnait sur le lumineux patio central qui renvoyait sa clarté à travers les rideaux de dentelle qui masquaient l’intérieur de la cabine de massage. A droite, le mur était aveugle animé ça et là de quelques affiches bucoliques fixées sur le tulle. L’ambiance était terriblement kitsch, à mille lieux de toutes les représentations habituellement véhiculées sur l’Amérique. Pas de design international mais un intérieur de bonne femme tel qu’on peut en trouver dans toute l’Europe. Edna, la masseuse était charmante. Elle respirait la bonté. Au fil de ses épreuves, Émilie avait appris à privilégier les gens bons aux gens brillants. Elle avait constaté que tout était possible avec les gens sincères, sensibles, généreux, tolérants, ceux qui ne prétendent rien, ceux qui ne posent pas de principes mais sont constants dans la bienveillance de leurs paroles et de leurs actes. Tout était possible, elle s’attarda sur cette assertion comme si une autre Emilie lui demandait mais qu’entends-tu par là ? Elle lui répondit que tout recouvrait le partage, l’échange, la solidarité, la compréhension, l’action constructive et le plaisir réciproque. Et puis, à plusieurs, on est tellement plus intelligent.

Émilie s’allongea nue sur la table et Edna entreprit de la pétrir avec une générosité à la fois douce et ferme. C’était un massage comme Émilie les aimait, franc, entier, régulier, profond et continu. Edna lui demanda gentiment d’où elle venait, si elle était mariée et si elle avait des enfants, les questions habituelles. Elle s’étonna de ce qu’Émilie fut française car elle en avait très rarement rencontrées. Comme nombre d’Américains, Edna avait une vision admirative de la France du chic et du luxe parisien accolée à la déception de sa politique anti américaine. Nos parents sont morts pour vous libérer et vous ne nous aimez pas. Combien de fois Emilie avait elle entendu ce refrain ? Edna était veuve et son fils aîné était engagé en Afghanistan. Dans ces coins reculés de l’Amérique, l’armée était l’unique chance d’avoir un emploi et un salaire ou une bourse d’études. C’était difficile à admettre pour Emilie et les baby-boomers qui étaient antimilitaristes pour la plupart et eussent préféré la rue aux casernes s’ils avaient été contraints de choisir. Les jeunes américains n’avaient pas la même vision des choses et se faire embaucher par l’armée était plus une fierté qu’une honte, semblables en cela aux jeunes français des campagnes appauvries qui s’engageaient dans la gendarmerie.

Edna travaillait pour nourrir sa petite fille et sa belle fille qui ne trouvait pas d’emploi. Hasard ou réalité sociologique incontournable, Émilie avait rencontré beaucoup de femmes d’origine et situation modestes dont le mari, le père ou le fils était militaire, le plus souvent envoyé à l’étranger au nom de la défense de l’Amérique. Quoi qu’elle en pense, Émilie était émue par ce patriotisme naïf et les difficultés que rencontraient toutes ces femmes seules au quotidien chargées de famille et inquiètes pour la vie de leur époux, pour leur avenir et celui de leurs proches. Elle ne se souvenait pas avoir rencontré ce genre de personnage dans les films américains qui franchissaient l’Atlantique et qui séduisaient surtout par leur glamour ou leur violence.

Edna était impeccable. Soigneusement coiffée, les cheveux teints d’un châtain moyen, le visage couvert de fond de teint, du blush sur les pommettes, les yeux faits avec des paupières ombrées de bleu ciel, du rouge sur les lèvres et les ongles. Son embonpoint était harmonieusement masqué par une blouse blanche sur laquelle était brodé son nom et agrémentée de petits volants autour de l’encolure légèrement échancrée en pointe et des manches courtes qui couvraient ses bras que l’on devinait potelés. Elle respirait ce mélange unique de misère, de propreté, de dignité et de bonté que l’on trouve chez les femmes simples et courageuses. Émilie se sentait bien entre ses mains expertes et sous son regard bienveillant, un bien-être qui, indiscutablement, participait de l’efficacité du massage. Elle avait eut souvent recours à des masseurs ou des masseuses et elle avait rarement était satisfaite estimant que, comme pour la plupart des soins du corps et de l’âme, les techniques importent moins que la qualité personnelle de la personne qui les applique. Une méthode donnée, fut-elle la plus séduisante intellectuellement, ne garantissait jamais un résultat appréciable. En l’occurrence, elle était ravie d’avoir tenté le massage californien ou okawvillien d’Edna et se promettait d’y revenir. Edna lui laissa le temps de reprendre ses esprits en la recouvrant d’un drap et Emilie resta allongée dans sa torpeur légère sur la table de massage enveloppée par l’odeur parfumée des bougies, leur chaleur caressante et les rideaux de tulle qu’elle ne voyait pas mais dont elle sentait l’effet onirique. Le château aux grands rideaux dans l’eau de Bozo que chante Félix Leclerc, un poète cher à Emilie.

Quand Emilie sortit du vestiaire, Lucie était allongée dans une chaise longue sous le puits de lumière du patio, enveloppée dans une couverture blanche, les yeux clos, elle savourait les effets de son bain thermal. Émilie s’approcha d’elle et lui demanda si elle souhaitait un verre d’eau. La mère acquiesça levant paresseusement ses paupières. Elle prit le verre que sa fille lui tendait et lui dit qu’elle devait absolument appeler Hector pour lui demander de ses nouvelles. Mais enfin, maman, tu ne crois pas que c’est à lui de t’appeler ? Mais Émilie, tu sais bien qu’il est très occupé. Il garde son fils pendant que sa femme travaille. Justement, s’il garde son fils, il a toute liberté de demander de tes nouvelles. Lucie maintint sa position et Émilie la sienne. Si la mère voulait parler avec son fiston, elle n’avait qu’à l’appeler elle-même. Emilie n’était pas parvenue à faire admettre à la vieille que son fils adoré lui promettait de l’appeler mais ne le faisait pas dans le but de la maintenir en attente sous sa coupe, une attitude perverse banale mais efficace. N’étant pas perverse elle-même, elle ne parvenait pas à imaginer ce qui se passait dans la tête et le corps de celui qui promet mais ne donne jamais. Jouit-il de savoir l’autre paralysé dans l’attente, incapable d’aller de l’avant, de prévoir, de construire, totalement replié sur son image. Se représente-t-il cet autre qui n’espère que lui ? Elle savait qu’Hector détestait sa mère pour l’avoir-selon ses propres termes-violé et qu’il n’en n’avait pas fini de la faire souffrir et de lui soutirer des sous pour assouvir sa soif inextinguible de vengeance. Il ne l’aimait pas mais il éprouvait le besoin impérieux de la contrôler sans se mouiller.

Émilie avait observé que les sectes, les familles, les groupes constitués fonctionnent autour d’un leader qui ordonne, guide et téléguide les autres pour accomplir ses œuvres qui sont surtout bonnes pour lui-même. Lorsqu’elle suivait des cours de littérature anglaise à Vincennes Hélène Cixous qui l’avait élue digne de son intérêt la missionnait auprès de ses victimes et elle le faisait naïvement, pour rendre service. Elle devint ainsi à son insu les missi dominici de sa prof et fut prise en sandwich entre les hommages de la première et les plaintes et déchirements des élèves qu’elle avait séduites, ces filles qui se pâmaient à sa vue et pleuraient de chagrin lorsqu’elle les ignorait. Heureusement, la répétition de ce type de situation lui ouvrit les yeux et elle cessa ses bons services prenant de la distance avec sa séduisante et ambitieuse prof.

Lucie fonctionnait de même avec ses enfants. Elle les avait enchaînés en un système dont elle tirait les ficelles avec habileté, subtilement sans à coup avec une souplesse qui rendait ses manipulations invisibles. Elle savait jouer sur leur dépendance naturelle, après tout, elle était par définition leur maman pleine de dévotion et d’amour. Or, d’amour, il n’y en avait point hormis celui qu’elle se portait à elle-même. Comme l’avait dit tout jeune l’un de ses petits fils, Mémé ne pense qu’à sa petite personne. Elle les montait les uns contre les autres ou les rassemblait selon ses besoins. Elle voyait Émilie d’un œil noir car sa fille cadette avait refusé instinctivement de jouer son jeu bien avant d’en avoir compris les mécanismes et elle l’en avait punie en la clouant sur le banc de touche à vie. Elle avait magnifiquement réussi son œuvre destructrice et même à 60 ans, Emilie continuait à découvrir de nouvelles cachettes de son traumatisme. Ainsi, lorsqu’elle allait chez le coiffeur, elle se sentait toujours mal à l’aise et c’était pour elle une corvée qu’elle avait abandonnée préférant se couper et teindre ses cheveux elle-même. Elle n’aimait pas l’ambiance des salons de coiffure où on n’entendait que des futilités mais elle en profitait pour feuilleter Voici, Elle, Marie-Claire, Point de vue images du monde, Gala et Paris-Match comme des fruits défendus. Mais, surtout elle était complexée par rapport à ces femmes exigeantes sur leurs apparences qui semblaient savoir exactement ce qui leur allait et ce qu’il leur fallait. Elle les trouvait parfaites avec leur serviette nouée en turban sur leur tête alors que son turban à elle ne tenait jamais, les coins de la serviette tombant piteusement dans son cou. Elle en avait déduit qu’elle avait une petite tête. Normal puisqu’elle était officiellement bête et sans intérêt. Ce n’est que vers 55 ans qu’elle comprit, à force d’essayer des chapeaux auxquels son crâne faisait obstacle qu’en réalité sa tête était plus grosse que la moyenne et à partir de là elle fit ses turbans avec des serviettes de bain au lieu de serviettes de toilettes plus petites. Curieusement, ce n’est qu’à partir de cette prise de conscience tardive à partir d’une révélation anecdotique qu’elle se réappropria la mémoire qui avait été dévolue à son frère cadet, l’intelligence à son frère benjamin et le talent artistique à sa sœur ainée. Son cerveau se mit à fonctionner à plein rendement et sans complexes.

Émilie était perfectionniste. Soit elle ne faisait rien et se laisser aller à ses rêveries, soit elle s’engageait avec tous ses moyens. C’est pourquoi elle avait accepté de s’occuper de sa mère après son attaque et le faisait plus que de son mieux. Elle visait l’excellence dans les soins qu’elle lui prodiguait. Et cela lui plaisait car d’une part elle prenait sa revanche sur cette mère distante rien qu’à elle pour la première fois de sa vie et, d’autre part, elle était émoustillée par le challenge de devoir trouver une solution pour toutes sortes de petits détails vitaux.

Lucie était bigote et, pourtant elle mentionnait rarement le nom de Dieu. Elle ne disait jamais dieu soit loué, dieu l’a voulu, c’est la volonté de dieu, dieu t’a punie, loué soit dieu et ses saints. Elle citait des versets entiers de la Bible, avec les références, s’il vous plait. Elle s’était affiliée à une église évangélique de Saint-Louis qui avait la particularité de rassembler des Africains francophones au milieu desquels elle brillait par sa parfaite maitrise du français et sa blancheur. Elle mentionnait volontiers son pasteur et répétait les conseils, forcément bons qu’il lui prodiguait. Comme beaucoup de gens, Lucie avait besoin de s’adosser à une autorité pour tergiverser, se défiler, se justifier et afficher sa bonne conscience. Elle n’était pas responsable de ses décisions puisqu’elle agissait toujours selon les voies divines sur lesquelles la guidait son bon pasteur. Naturellement, cette position agaçait profondément Émilie qui n’était pas dupe de cet artifice. Non seulement elle ne savait que trop bien que la vieille n’en faisait qu’à sa tête et dans le seul but de satisfaire ses intérêts égoïstes mais elle avait observé qu’elle méprisait son pasteur noir. Lucie était raciste, d’un bon vieux racisme traditionnel donc paternaliste. Elle aimait bien ses nègres et ne manquait pas une occasion de leur rappeler qu’elle leur était supérieure. Cela leur plaisait parce qu’elle leur donnait l’occasion de parler français et elle leur enseignait les bonnes manières bourgeoises. A l’occasion, elle leur donnait un chèque ou quelques billets, ce qui ne gâtait rien à l’affaire. Elle régnait sur sa petite colonie avec un plaisir non dissimulé. Eux y trouvaient largement leur compte en piochant dans les provisions de la vieille, en lui soutirant des petits cadeaux sélectionnés dans l’équipement du logement, en faisant des réunions dans son salon pendant que leurs enfants s’en donnaient à cœur joie dans toutes les autres pièces de la maison. Au début, Émilie les avait accueillis généreusement confectionnant pour eux des gâteaux et des entremets mais elle avait été fort surprise quand le bon pasteur avait réclamé avec autorité du vin, puis du cognac. Ensuite, les invités lui avaient clairement signifié que sa présence les dérangeait puisqu’elle occupait la salle de jeux de leurs enfants. S’en était suivi une kyrielle de petits accrocs dont l’enjeu était clairement le contrôle de Lucie, de sa maison et de ses biens. Émilie s’en était alarmée auprès de ses frères et de sa sœur lui avaient ordonné de laisser faire, que ces amis de Lucie lui faisaient du bien, qu’elle pouvait compter sur eux et qu’elle leur était très attachée. Émilie capitula tout en protégeant son petit territoire mais, malgré l’ambivalence des sentiments qu’elle éprouvait pour sa mère elle ressentait de la pitié pour la vieille dame qui attendait auprès du téléphone que Gaétan, Séraphine ou Séraphin confirment la visite qu’ils lui avaient promise ou apportent les courses qu’ils s’étaient engagés à faire. Ces bons paroissiens ne manquaient pas à l’occasion de l’humilier. Ainsi Séraphine avait été chargée d’acheter des couches, Lucie étant incontinente nocturne. Elle manqua de les apporter à domicile comme il était prévu mais n’oublia pas de les remettre ostensiblement à la vieille dame, en public, à la sortie du culte dominical. Émilie en avait été fortement indignée mais elle n’avait aucune autorité sur ces gens auquel sa mère, ses frères et sa sœur avait transmis implicitement ou explicitement qu’elle ne comptait pas dans l’organisation familiale. A plusieurs reprises, Séraphine lui avait manifesté une insolence agressive et déplacée car elle était furieuse de ne plus pouvoir disposer de la maison et des biens de Lucie comme avant l’arrivée d’Emilie. La bonne paroissienne, épouse du bon pasteur était une femme méchante, cupide et perverse ce qui n’étonnait pas Emilie qui, à maintes reprises, avait pu constater que les religions n’adoucissent pas les mœurs.

Émilie prenait la situation avec philosophie parce qu’elle en avait vu d’autres et aussi parce qu’elle avait ses bottes secrètes. Elle se promenait, bavardait avec toutes sortes de gens qu’elle rencontrait au hasard de ses sorties ou par annonce sur Internet, elle lisait, écrivait, inventait des plats, explorait les brocantes et passait des heures au téléphone avec son cousin Vadim qui la soutenait dans ses épreuves par son esprit provocateur et son ironie. Elle respirait avec plaisir et curiosité l’ambiance américaine de tous les jours et se sentait parfaitement à l’aise chez les yankees. Elle aurait pu repartir pour Paris, laisser Lucie se débrouiller avec ses évangélistes francophones et ses enfants préférés mais elle retirait de son séjour des bénéfices non négligeables. Pour l’instant, elle pensait que l’herbe était plus verte à Saint-Louis qu’à Paris et elle comptait bien en profiter au maximum. C’est pourquoi elle n’avait pas hésité une seconde quand Lucie avait émis le souhait de partir pour Okawville.

Après le déjeuner, alors que Lucie avait eu la bonne idée de faire la sieste, Émilie se rendit à la bibliothèque communale pour consulter sa boite aux lettres Internet. Avant de quitter Paris, elle avait posté une annonce pour annoncer sa venue aux mâles américains toujours en quête d’exotisme français, persuadés que les Françaises apprenaient la fellation à l’école maternelle et qu’elles étaient championnes en la matière. Émilie était restée assez vague sur ses objectifs de rencontre et elle avait reçu des dizaines de réponses d’hommes de tous âges et de tous milieux dont la plupart ne cachaient pas leur curiosité et intérêts strictement sexuels. L’élément le plus surprenant dans ces réponses était la mise en avant de leur virginité virale et microbienne. Elle savait les Zaméricains très pointilleux sur la santé et les microbes, un réflexe datant peut-être de l’époque de l’immigration massive quand les moyens prophylactiques étaient limités et qu’il fallait se protéger de la peste et du choléra par la sélection physique des nouveaux arrivants. Leur paranoïa hygiénique s’était renforcée avec l’apparition du Sida.  Mais enfin, pour une rencontre sans demande sexuelle caractérisée, elle n’aurait jamais eu l’ide de mettre en avant autre chose que son esprit. Elle souhaitait rencontrer des êtres humains, pas des corps décérébrés. Émilie n’était pas opposée à la chose mais elle avait des exigences qu’elle-même n’aurait pas su définir à froid. Il fallait qu’on lui plaise et ce n’était pas une mince affaire que de réveiller sa libido. Il fallait que le monsieur soit séduisant, qu’il sente bon, qu’il soit doux et souriant, cultivé et intelligent, modeste et sûr de lui, prévenant mais pas obséquieux, sincère mais pas naïf, généreux mais pas soudoyeur, des qualités rares dans le monde masculin au regard de sa propre expérience. Toutefois, elle préférait juger sur pièces et acceptait de rencontrer tous les hommes qui témoignaient de savoir-vivre et ne lui parlaient pas d’emblée de virus. Elle en avait déjà rencontré plusieurs à Saint-Louis qui l’avaient profondément ennuyée, de gentils papys terriblement conventionnels et sans humour. Pas un ne lui avait donné envie de se frotter à lui. Bien que les hommes américains soient en moyenne plus courtois et prévenants que les hommes français, ces qualités certes agréables, ne lui donnaient pas envie de contacts plus approfondis pas plus que d’échanges prolongés. Considérant toutefois que chaque être humain est une planète à découvrir et aimant écouter comme être écoutée, elle appréciait de rencontrer des étrangers pour bavarder autour d’un café à la crème et à la vanille façon StarBucks.

La bibliothèque se trouvait dans le collège situé à quelques centaines de mètres de l’hôtel. Elle emprunta une route déserte couverte de gravillons et fit son possible pour éviter les nids de poule remplis d’eau. Elle avait déjà été frappée par l’état désastreux de la voirie dans un pays qui ignore le service public. Devant le collège elle croisa quelques lycéennes et lycéens qui quittaient gaiement leurs cours et se dirigea vers la bibliothèque où une dame l’accueillie fort gentiment dans une salle quasiment déserte, meublée simplement mais équipée de 5 ou 6 ordinateurs en accès libre. Elle expliqua qu’elle était en vacances à l’hôtel qui n’avait pas encore atteint l’âge électronique et demanda l’autorisation d’utiliser un ordinateur, ce qui lui fut accordé avec beaucoup de gentillesse et de sourires. Elle n’en fut pas étonnée car la plupart des gens qu’elle avait rencontrés dans le Missouri et l’Illinois étaient hospitaliers, affables et conviviaux. Elle avait toujours été bien reçue partout et ça la changeait de l’agressivité parisienne.

Elle ouvrit sa boite aux lettres qui affichait une dizaine de réponses à sa proposition de rencontre et sélectionna rapidement les plus intéressantes selon elle, à savoir les plus courtoises et celles dont l’expéditeur avait fait l’effort de donner une indication sur ses goûts. Elle ne retint pas ceux qui donnaient leur poids, leur taille, la couleur de leur yeux et cheveux en précisant qu’ils étaient sains, comme pour une visite médicale d’embauche. Elle inscrivit deux numéros dans son carnet de voyage, y ajouta le prénom et les principales caractéristiques de ces messieurs, histoire de ne pas les confondre. Le premier de sa liste, Nat, était trader pour une société connue. Le second, Ken, se présentait comme dentiste et souffleur de verre à la fois, ce qui ne manqua pas de piquer sa curiosité. Elle n’aurait dans doute pas eu envie de rencontrer un dentiste standard mais un souffleur de verre, c’était tentant. Emilie était une artiste en rien. Elle manifestait un goût prononcé pour tous les arts, surtout ceux qu’on nomme injustement arts appliqués ou artisanat parce qu’elle aimait joindre l’utile à l’agréable et que rien ne lui faisait plus plaisir que s’entourer au quotidien d’objets qui parlent. Il y avait ceux qui racontent le passé historique car ils ont été témoins d’évolutions et d’évènements, ceux qui racontent une histoire d’amour comme la tasse de thé de « Nuée d’oiseaux blancs » de Yasunari Kawabata, ceux qui gardent la trace de la main qui les a façonnés comme quelques gouttes de pigment sur une maïolique ou une empreinte digitale sur une poterie, ceux qui témoignent d’un savoir faire sophistiqué comme les vanneries de tous les pays, les tissages incroyablement sophistiqués comme les ikats indonésiens et ceux qui sont représentatifs d’un style révolu. Toutes ces productions humaines illustraient l’expression qu’elle prisait par-dessus tout « a sight for sore eyes », titre d’un roman de Ruth Rendell qu’elle avait lu et qu’elle traduisait par « un havre de beauté pour une âme en peine ». Elle éprouvait un besoin insatiable de voir de belles choses, subtilement belles et déconnectées du monde marchand comme les effets de la nature.

VI-Mercredi soir, Nat

Quand elle quitta le collège, la brume s’était épaissie et avait étouffé la pâle lumière de novembre, annonçant le crépuscule. Les lampadaires chichement disposés le long des rues diffusaient une faible lumière blanche. Quelques voitures quittant l’école la dépassèrent lentement. On ne faisait pas vrombir et rugir son moteur dans ce patelin. Les rues étaient totalement désertes, pas une âme en vue. Tout en s’éloignant de l’établissement, elle composa tout de suite le numéro de Nat sur son portable et une voix très grave, caverneuse, terriblement américaine dans sa rudesse et son rythme chaotique lui répondit. Nat Kruger speaking. Elle eut à peine le temps de se présenter qu’il lui dit rapidement qu’il était au boulot et ne pouvait pas parler, qu’il s’en excusait mais qu’il la rappellerait incessamment. Emilie avait à peine fait quelques pas sur le chemin qui la ramenait vers l’hôtel que son téléphone sonnait. Elle reconnu immédiatement la voix rocailleuse de Nat. Elle comprit tout de suite qu’il n’était pas du genre à badiner au téléphone et qu’elle aurait du mal à le séduire avec ses rires de gorge et ses roucoulements, un exercice qu’elle adorait pratiquer. Enfant, à une époque où le téléphone était encore rare, elle avait été familiarisée avec l’outil, un accessoire naturel et indispensable dans sa famille. Il constituait le lien essentiel et privilégié des relations du Pépé avec celle qu’on appelait Cousine Mathilde. Bien que ne comprenant pas la nature de leur relation, elle avait perçu son importance en même temps que ce qu’elle pouvait avoir de trouble et de défendu. Elle avait certainement compris que l’appareil était le véhicule du désir et plus tard, devenue adulte, lorsqu’elle lu un ouvrage sur la sociologie des usages du téléphone, elle put établir scientifiquement que l’outil de communication avait toujours été accompagné de fantasmes sexuels et en avait souvent été le vecteur, le téléphone rose en étant la preuve commerciale.

Avec Nat, pour l’instant, les choses étaient très terre à terre, la courbe des émotions plate. Quand, où, comment ? Il proposa de venir la chercher à Okawville pour lui faire visiter le quartier français de Saint-Louis sur les anciens docks. Il avait été récemment rénové. Elle ne demandait pas mieux que de visiter de nouveaux quartiers même s’il fallait pour cela parcourir 160 km aller-retour. Il était commun de parcourir de longues distances dans ce pays immense où tout le monde était motorisé et bénéficiait de tarifs très bas pour faire le plein d’essence, pillage pétrolier oblige.

Étant donné la distance à parcourir, elle se montra prudente sur la durée de son absence et informa Lucie qu’elle devait rencontrer un ami de son cousin et qu’elle ne pourrait pas dîner avec elle ce soir-là. La vieille maugréa qu’elle se demandait bien ce qu’elle avait à faire avec un ami de son cousin, que ses affaires ne la regardaient pas et qu’elle ferait mieux de s’occuper de sa propre mère et que, d’ailleurs, elle était là pour ça. Emilie argumenta qu’elle disposait d’informations précieuses à communiquer dans l’intérêt du business que les deux hommes avaient en commun. C’était un peu tiré par les cheveux mais, comme souvent, ce n’est pas le caractère plausible des histoires qui importe mais la conviction avec laquelle on dope le récit. Et au fur et à mesure qu’Emilie avançait des justifications, elle y croyait et se construisait une importance qu’elle n’avait pas et que, de toute façon, elle se moquait d’avoir. Là-dessus, elle s’enferma dans la salle de bains pour se préparer. Ouf, enfin tranquille se dit-elle en verrouillant la porte. Il n’était que 17 heures et elle avait largement le temps de prendre son temps. Elle se fit couler un bain avec quelques gouttes d’essence de lavande et, quand il fut prêt, elle s’y plongea avec délices. Elle avait allumé la radio réglée sur NPR, la National Public Radio, une station qu’elle avait découverte par hasard et qui lui plaisait parce qu’elle diffusait très peu de publicité et faisait appel à des experts de tous horizons pour débattre de sujets de société. Ces jours-ci, on y discutait des émeutes de la banlieue parisienne avec des interviews et des analyses qu’elle trouva profondes et pertinentes, pour ce qu’elle en savait elle-même. Le sociologue invité expliquait que les banlieues étaient un abcès de fixation qui arrangeait le gouvernement en place, permettait d’acheter non pas la paix sociale mais un cessez-le-feu avec des malfrats et terroristes de tous bords en laissant s’installer des zones de non-droit. Autant de pertinence stupéfia Emilie qui ne se doutait pas que des Américains puissent s’intéresser d’aussi près à la France si lointaine. Elle ne put s’empêcher de sourire au miracle technique qui lui permettait de voyager dans les banlieues françaises embrasées depuis la salle de bains de son hôtel perdu dans la cambrousse de l’Illinois. Elle trouvait réjouissant de pouvoir être n’importe où au courant de tout et en permanence branchée sur le vaste monde. En réalité Emilie connaissait bien la valeur des universitaires américains et elle était admirative des écrivains qui avaient écrit des biographies précises et extrêmement bien documentées sur les écrivains français. Elle pensait surtout à Herbert Lottmann qui avait décrit la vie de Gustave Flaubert, son écrivain préféré, dans les moindres détails, exactement comme s’il l’avait connu en personne et partagé sa vie.

Emilie se décapa soigneusement, se lava les cheveux, se rinça et sortit de son bain comme neuve car complètement débarrassée des miasmes de la contrariété de la vieille et de ses réflexions méprisantes. Elle enduisit sa peau humide d’huile de coco 100% pure et essuya ses mains dans ses cheveux pour leur donner plus de souplesse. Elle s’enveloppa dans son drap de bain et sortit dans la chambre heureusement déserte. Lucie avait dû sortir pour une promenade pré prandiale. Elle retira de son armoire des sous-vêtements noirs, un sous-pull en maille de soie noire, un pantalon noir et des chaussettes noires. Elle s’enferma de nouveau dans la salle de bain pour s’habiller tranquillement, se vaporisa de Joy, démêla ses cheveux humides, se maquilla légèrement et retourna dans la chambre pour enfiler ses chaussures noires et son pull en mohair rouge sombre. Elle mit des boucles d’oreilles et des bagues en argent. Elle examina son sac pour vérifier qu’il n’y manquait rien, mouchoirs, passeport, argent, bonbons à la menthe, paracétamol, préservatifs, téléphone, carnet et stylo. Emilie ne savait pas ce qu’elle aurait envie de faire avec Nat mais mieux vaut prévenir que guérir pensait-elle. Comme la petite poule rousse qui ne se déplaçait jamais sans aiguilles, fil et ciseaux, ce qui lui avait permis d’échapper au ragout du méchant renard, elle prenait ses précautions. Elle ne détestait pas être prise au dépourvu à condition d’avoir les moyens de faire face à toutes les situations. Elle avait appris avec ses expériences à être presque aussi débrouillarde que Mac Gyver. La plupart des gens, face à l’épreuve, se noient dans leurs propres émotions. Emilie transformait sur le champ ses émotions en recherche de solutions. Ce n’est que plus tard, quand les solutions avaient été mises en œuvre ou quand elles avaient échoué qu’elle accusait le coup et prenait le temps de digérer le choc.

Lucie revenait de sa promenade, à peine appuyée sur sa cane, coiffée d’un béret en angora bleu et d’un imperméable mastic molletonné. Elle avait beaucoup de présence. Sa fille lui trouva de l’allure et se rappela qu’elle avait été très belle quand son père était tombé amoureux d’elle. Elle se rappela aussi qu’il l’avait aimée jusqu’à sa mort malgré toutes les méchancetés qu’elle lui avait dites et faites. Lucie ne parlait jamais de lui à Emilie autrement que par la locution ton-père-le-pauvre-homme-il -n’a pas-eu -d’éducation. Pour une petite fille il y avait de quoi donner une médiocre opinion des hommes et elle n’avait jamais su s’il fallait les mépriser comme sa mère méprisait son père ou les respecter dans la terreur comme sa mère craignait son grand-père. Entre le mépris et la terreur, devenue grande, elle avait choisi la voie médiane de la baise car c’était à la fois un rapprochement et une confrontation. C’était tellement vrai qu’elle avait entendu souvent des adultes raconter qu’enfants, ayant surpris leurs parents en plein coït, ils avaient craint qu’ils ne se battent et avaient été effrayés par cette scène primitive comme disait Freud. Elle pensait toutefois que si le qualificatif primitif désignait une primauté, alors il fallait le comprendre comme l’acte à l’origine de la vie mais que si primitif signifiait rustre et non élaboré, il ne pouvait pas qualifier le coït qui, même chez les animaux participait d’un processus lent, complexe et subtil.

Emilie n’était pas gênée d’éprouver ce mélange d’attirance et de répulsion qui aiguisait son désir et son attirance pour les bains d’homme. Alterner coup de griffe et tendre baisers était une de ses spécialités. Elle constatait toutefois qu’il lui était difficile de rencontrer des partenaires qui apprécient ses voltiges et quand un homme lui disait la trouver piquante, le sens n’était pas figuré et il prenait la fuite. Il y eut pourtant une exception notable dans sa vie, Gonzague qui su l’apprécier pendant 20 ans mais au compte-goutte. Prudent le matou. Et courageux aussi car quand Emilie se déchainait les flèches ne manquaient jamais leur cible. Bien qu’elle fût invisible au commun des mortels, Gonzague ne se risquait jamais à se déplacer sans revêtir l’armure que ses ancêtres portaient au temps des croisades. La seule partie visible de tous était sa paire de chaussures anglaises dont la tige était composée de deux hélitres noires en cuir fin et rigide. Elle adorait les délacer pour libérer ses pieds vulnérables faits de l’argile dont les colosses sont coutumiers. L’homme était en apparence un athlète invincible par sa belle stature, son allure aristocratique, ses manières sophistiquées et son conformisme vieille France mais à l’intérieur, et c’est ce qui faisait son charme irrésistible, il était fragile, tendre et sentimental. Il était métallique à l’extérieur et moelleux à l’intérieur, un délicieux sujet d’exploration et d’expérimentation pour la fantasque Emilie.

 Le téléphone résonna dans la chambre. La réceptionniste annonça à Emilie qu’elle était attendue dans le hall par Monsieur Kruger. Sa poitrine se serra quelques secondes, elle se ressaisit, rassembla manteau, châle et chapeau, souhaita bonne soirée à sa mère, sorti de la chambre vers l’escalier pour rejoindre le hall d’entrée où elle aperçu de suite le dos moutarde d’un homme de taille moyenne qui regardait pas la fenêtre. Elle s’approcha lentement de lui et dit Hello je suis Emilie. Il se retourna en répondant enchanté, je suis Nat. Il souriait discrètement et elle le trouva tout de suite agréable. Ses cheveux gris étaient épais et ondulés, ses yeux gris brillaient et il était doté d’une certaine prestance. Il lui dit poliment que l’hôtel lui avait paru très sympathique et accueillant, ce dont elle ne cru pas un mot vu son objective rusticité, et il lui expliqua qu’il avait garé sa voiture au parking en précisant, quelle importance se dit-elle, que c’était une voiture de sport. Ils firent le tour de l’immeuble et Nat se dirigea vers un petit cabriolet jaune vif. Il lui ouvrit la porte et elle s’installa sans façon. Le moteur démarra, ronronna et ils gagnèrent la grande route qui menait à Saint-Louis. Emilie était détendue, toujours heureuse de se laisser conduire sans risque d’être sollicitée de manière inopportune. Une chose est de se laisser conduire par la main quand on est aveuglée, une autre est de laisser un homme conduire une voiture vers une destination connue et selon un scénario acceptable. Nat entama la conversation en lui racontant qu’il aimerait bien voir Paris un jour, qu’il n’avait pas beaucoup voyagé car son travail l’avait beaucoup occupé depuis ses débuts, mais qu’il se promettait de faire le déplacement le plus tôt possible, il ignorait quand. Sa voix était incroyablement rocailleuse et grave, comme elle l’avait déjà constaté au téléphone, avec cette manière particulière d’articuler et d’accentuer propre aux américains. Emilie ne prisait pas vraiment ce genre de musique mais cela la dépaysait et accentuait l’extériorité de sa position d’étrangère. C’était amusant.

Nat était désopilant d’esprit petit bourgeois. Il lui raconta son divorce, ses filles, leur maquillage qu’il trouvait excessif, la maison qu’il venait d’acheter, la pension alimentaire forcément trop lourde qu’il devait payer et, chaque fois qu’ils passaient devant un bâtiment industriel, il lui en indiquait la valeur. Elle l’écoutait en silence, relançant parfois la conversation par des onomatopées pour l’encourager à poursuivre. Elle ne dédaignait pas d’écouter longuement les autres pour découvrir leur galaxie. Nat n’était pas franchement drôle mais sa voix la berçait sans vraiment l’ennuyer car il ne lui faisait pas la leçon ni ne lui récitait des pages entières des essais qu’il avait lus comme le font souvent les hommes qu’elle avait eu l’occasion de fréquenter dans son milieu quelque peu intellectuel. A ce point, la relation était parfaitement neutre. Il ne semblait pas remarquer qu’elle était femme et, de son côté, elle ne ressentait aucun trouble.

Ils approchaient de Saint-Louis et la voiture s’engagea dans un dédale de bretelles autoroutières identifiées par des panneaux verts, bleus et blancs qui affichaient des indications auxquelles elle ne comprenait rien. Elle se disait qu’elle ne saurait jamais retrouver son chemin si elle était seule mais elle savait qu’elle n’était pas seule et qu’il était trop bien élevé pour ne pas la reconduire là où il l’avait prise. Ils arrivèrent en vue de la grande arche et Nat s’engagea sur un pont au dessus du Mississipi illuminé par les guirlandes des showboats qui y étaient amarrés. A sa surprise, elle lut sur un panneau East Saint Louis, 2 miles. Quoi, ils allaient à East Saint Louis capitale du crime et il ne lui en avait rien dit ? Maintenant, ils quittaient le pont et elle apercevait des hangars, des rangées de maisons de brique en ruine ou aveuglées par des panneaux de contre plaqué fixés solidement aux portes et fenêtre. Entre les batteries de maisons, il y avait des terrains vagues jonchés de détritus, de mobilier cassé et de vieux matelas. Des papiers et des sacs en plastique palpitaient au vent d’hiver comme autant de pauvres étendards souillés. Elle bloqua sa portière et lui demanda d’en faire autant en lui expliquant qu’avec sa jolie petite voiture flambant neuf d’un jaune éblouissant il risquait d’attirer les convoitises et les mettre en situation périlleuse. Il acquiesça et sur le champ fit demi-tour sur place dans la rue déserte en faisant crisser les pneus. Ils roulèrent un moment dans la ville fantôme sans retrouver l’accès au pont et lorsqu’elle aperçu une lumière provenant d’une sorte de bar, elle proposa d’aller demander la bonne direction. Nat arrêta la voiture tout en laissant tourner le moteur et elle en sorti pour pénétrer dans une pièce faiblement éclairée dans laquelle 5 ou 6 noirs, uniquement des hommes, jouaient au billard. A son entrée, ils levèrent la tête sans cesser de jouer, avec un air de grand étonnement. Elle se dit qu’ils se demandaient ce que pouvait faire une whitie chez eux, ayant auparavant eu droit à ce genre de réflexion à Brooklyn. Elle salua et leur demanda le chemin pour retrouver le pont vers Saint Louis. Ils lui répondirent plutôt froidement mais sérieusement. Elle les remercia et s’empressa de regagner la voiture, verrouilla sa porte et transmis à Nat l’itinéraire, heureusement pas compliqué. Ils retrouvèrent le pont sans peine et elle se demanda si Nat avait fait cette petite incursion en territoire glauque pour l’impressionner ou pour se prouver à lui-même qu’il était capable de transgresser les limites de la prudence. Pour sa part, elle ne s’était pas réellement sentie en danger mais elle avait pour principe de ne pas prêter de verges pour se faire battre. Elle savait élevé le taux de criminalité à East Saint Louis, et ce qu’elle avait observé de la misère des quartiers qui bordaient le fleuve suffisait à la convaincre de n’y pas tenter le diable. Toutefois, elle n’avait pas livré ses réflexions à Nat qui, pour sa part, n’avait émis aucun commentaire sur sa petite incursion en territoire risqué. Elle le comprit comme une provocation puérile. Il avait joué à lui faire peur mais il s’était surtout fait peur à lui-même.

Maintenant, ils s’engageaient dans les rues pavées du port, non loin des pieds de l’arche qui commémore le passage des pionniers vers l’Ouest. Il roula dans une rue animée par des restaurants éclairés et quelques promeneurs. Il lui expliqua que ces bâtiments anciens dataient du XIXème siècle et qu’ils avaient été récemment restaurés. Elle comprit qu’il lui signifiait que c’était un lieu branché. Il se gara dans le petit parking en pente et ils gagnèrent le restaurant. Ils furent accueillis par un maitre d’hôtel affable qui semblait connaître Nat et les conduisit vers une table installée sur une galerie qui dominait le bar. L’endroit plut à Emilie qui le trouva spacieux et chaleureux quoique un peu désert. Nat commanda une bière et un steak frites, Emilie un verre de vin rouge et un cheeseburger car elle aimait les vrais cheeseburgers bien moelleux grillés au charbon de bois. Blue, medium, well done ? Well done, please. Elle préférait la viande rouge cuite à point. Nat la préférait saignante. Il commença une nouvelle conversation à propos de sa famille qui était arrivée d’Allemagne deux générations auparavant. Sa grand-mère avait fuit les persécutions antisémites alors qu’elle était enceinte et elle avait accouché sur le bateau. Son père était né quelque part au milieu de l’Atlantique et il en était très fier car tout le monde ne peut pas en dire autant. Son grand père étant avocat avait du faire toutes sortes de petits boulots avant de maitriser l’anglais et, à défaut de pouvoir exercer à New-York, son lieu d’arrivée, il s’était installé comme conseil juridique auprès de ses compatriotes. Après son travail, il se plongeait dans la réglementation américaine relative à l’immigration et à la naturalisation, il étudiait le code civil et après quelques années il en avait su assez pour conseiller en yiddish les nouveaux arrivants mais aussi ceux qui, présents depuis plusieurs années, n’avaient pas trouvé le temps d’étudier l’anglais. Ses affaires marchaient bien et il gagnait de quoi nourrir sa femme et ses enfants, mieux que la plupart des immigrants. Son fils aîné, David avait choisi de suivre la voie de son père et était devenu avocat comme lui, c’était le père de Nat. Le fils cadet, Sol avait choisi la littérature. Tout le monde s’en était bien sorti ayant pu et su saisir les opportunités que leur avait offert le Nouveau Monde. La saga que contait Nat était presque sans histoires comme la transmettent les gens qui n’aiment pas rentrer dans les détails critiques. Emilie n’en pensait pas moins que les choses avaient du être beaucoup moins simples que l’homme ne le disait. Elle n’en dit rien et Nat, sans doute soulagé d’avoir réussi son numéro commença à s’intéresser à elle. Il lui demanda ce qu’elle avait étudié, où elle avait travaillé et elle répondit brièvement préférant avoir son avis sur le baseball dont il s’était dit amateur. Elle ne connaissait pas bien ce jeu mais, peu auparavant, sa cousine l’avait emmenée dans un bar où elle avait pu suivre un match sur un écran géant. Ludmilla l’avait invitée à écouter une amie qui chantait des chansons de Patricia Kaas et elle avait été sidérée par l’organisation du spectacle. Près de la petite estrade qu’occupaient la chanteuse et ses musiciens était suspendu un immense écran sur lequel on suivait la transmission en direct d’un match de baseball. Le son était suffisamment fort pour que les clients n’aient pas d’autre choix que d’écouter les chansons d’une oreille et les commentaires du match de l’autre, le match d’un œil et les musiciens de l’autre mais avec un seul cerveau. Nat lui expliqua que tout cela était banal, que les gens aimaient bien sortir mais ne souhaitaient à aucun prix louper les matches sportifs. Mais, répondit Emilie, ils peuvent enregistrer le match et le regarder en différé ou bien écouter des CD de Patricia Kaas quand il n’y a pas de match. Non, rétorqua Nat, ce n’est pas pareil car les gens veulent regarder les matchs en direct, c’est plus excitant et ils préfèrent écouter de la musique live, c’est plus beau. Comme ils n’ont pas beaucoup de temps car ils travaillent beaucoup ils trouvent pratique de pouvoir faire les deux à la fois. Emilie répondit qu’elle comprenait un peu car son fils de 24 ans faisait plein de choses en même temps sur son ordinateur. Il regardait la TV, il chattait, jouait en ligne, créait de petits programmes, configurait son ordinateur, téléchargeait des sons et des vidéos et écoutait tout ce qui se passait dans la maison, éventuellement en mangeant. Mais quand même, ce n’était pas comme écouter de vrais musiciens en regardant un match et, d’ailleurs, c’était irrespectueux pour les musiciens. Irrespectueux, mais pourquoi donc ? Ils viennent ici pour les voir et les entendre alors que le match, ils pourraient le regarder n’importe où. Emilie fut décontenancée par la logique de l’argumentation, se disant que c’était une question de culture et, surtout d’habitude. Elle se rappela que, contrairement en France où on regarde des films dans l’immobilité et le silence, aux Zétazunis, les spectateurs vont, viennent, sortent chercher du pop corn et des glaces, discutent et commentent à haute voix. Ce comportement différent l’amusait d’autant plus qu’elle avait lu qu’au temps des Molière, Corneille et Racine, l’ambiance était identique. Les théâtres ne disposaient pas de sièges, les gens regardaient le spectacle debout, buvaient, mangeaient, circulaient et s’amusaient tandis que les comédiens s’égosillaient à dire leur texte. On allait au théâtre pour voir et se montrer, pour acclamer ou siffler les artistes, monter des kabbales contre les mécènes et les auteurs. Autres temps, autres mœurs et autres lieux, autres mœurs ajouta-t-elle pour Nat qui buvait ses paroles tout impressionné qu’il était par la culture française telle qu’il la découvrait par la bouche d’Emilie qui n’en avait pas fini de l’étonner malgré elle. Elle embraya sur l’impression très forte que lui avaient faite les joueurs de baseball. Elle n’avait jamais vu une telle démonstration de virilité. Elle avait été véritablement époustouflée par l’attitude des joueurs qu’elle jugeait presque obscène. Nat la fixait amusé comme elle décrivait avec entrain ce qu’elle avait vu et que lui n’avait jamais vu dans le même spectacle. Je n’en croyais pas mes yeux, racontait-elle, ces grands gaillards rendus encore plus grands et plus massifs par leurs rembourrages et leur casque. Et cette coque qui attirait l’œil sur leur entrejambe moulé dans leur pantalon blanc donnant l’impression que leur sexe était énorme. Oui, bien sûr, je sais que c’est une protection mais justement, on ne voit que ça et je comprends pourquoi ça rend les femmes dingues. Nat était très séduisant quand il souriait et elle se prenait au jeu d’en rajouter afin qu’il continue à sourire. Elle s’amusait bien. Elle revint sur l’expression qu’affichaient les joueurs, ils prenaient des airs de méchants, écarquillaient les yeux, fronçaient les sourcils, faisaient des moues dédaigneuses, ils montraient leurs dents, bombaient leur torse et roulaient des mécaniques comme ce n’est pas permis. Ils défiaient leurs adversaires du regard alternant mépris et défi, indifférence et menace. Elle demanda à Nat s’ils prenaient des cours de théâtre et il éclata de rire ce qui lui allait fort bien. Il était bon public et elle se sentit diva. Elle ne se doutait pas qu’il lui servirait plus tard un applaudissement qui surpasserait toutes les manifestations de succès qu’elle aurait pu imaginer.

Emilie avait apprécié son délicieux cheeseburger grillé à point et Nat en avait fait de même avec son steak. Elle était ravie, il semblait content. Il demanda l’addition, régla la note et ils se dirigèrent vers la voiture qui les attendait au parking. Nat prit le volant et Emilie fut surprise de le voir prendre la direction de Clayton, le quartier d’affaires de Saint-Louis, car elle était certaine qu’on n’y passait pas pour aller à Okawville mais elle ne dit mot se demandant quelle surprise lui réservait le conducteur. Il était encore relativement tôt dans la nuit et elle se dit qu’ils avaient largement le temps de parcourir les 80 kilomètres qui les séparaient de son hôtel. Ils passèrent Forest Park, les universités, des centres commerciaux et arrivèrent en vue d’un hôtel chic, le Ritz-Carlton, derrière lequel Nat gara sa voiture. Mazette, se dit-elle, le Ritz et le Carlton réunis en un seul, ça ne rigole pas. Le lieu semblait très animé, le parking était plein de bagnoles rutilantes et des gens entraient et sortaient sans discontinuer. Dès l’entrée, on entendait de la musique. Elle suivait Nat qui marchait d’un pas décidé et elle pénétra dans une grande salle luxueusement aménagée, remplie de gens très chic. L’orchestre jouait Papa loves mambo et quelques couples dansaient. L’homme revêtit sa tenue de chasse virtuelle, prit un air illuminé et se mit à parcourir la salle comme à l’affut. Le cochon, se dit-elle, il m’impose ses obligations mondaines. Elle ignorait l’objet du rassemblement et quand il salua un couple et entama la conversation elle se rapprocha d’eux. Il la présenta et reprit sa discussion. Elle ne comprenait rien à cause de la musique qui battait son plein. Elle eut l’impression d’être une petite fille exclue d’une conversation d’adultes mais qui de toute façon s’ennuierait s’ils l’incluaient car les sujets qu’ils évoquent ne l’intéressent pas. Cela lui rappela quand son grand-père discutait cultures avec son métayer en patois et qu’elle n’y pigeait que couic. Elle se demandait vraiment ce qu’elle fichait là et choisit d’aller regarder les danseurs et les musiciens pour passer le temps en attendant que Monsieur veuille bien se décider à la raccompagner. Elle avait pris une douche froide. Après l’ivresse d’avoir cru que le poisson avait mordu à l’appât de sa séduction, elle se sentait délaissée. Comme chez la plupart des séductrices, capter l’attention de l’autre était une fin en soi. Elle n’avait pas d’autre arrière pensée que celle de son inconscient.

N’ayant rien d’autre à faire elle observait les gens qui, par leur habillement et leur comportement lui rappelaient une scène qu’elle avait vue 30 ans auparavant en Pologne, dans les salons de l’hôtel Orbis de Lodz. Les gens y étaient pareillement élégamment vêtus dans le style des années 50 et dansaient au son d’un orchestre qui jouait des tubes de la même époque. Certes le public était différent, composé à Lodz d’apparatchiks et figures locales, à Clayton de la moyenne bourgeoisie juive ashkénaze mais les similitudes étaient évidentes. Même la décoration et le mobilier du Ritz-Carlton avait des relents de ceux de la vieille Europe avec leur fioritures vaguement louis XV et le véritable feu de bois qui crépitait dans la cheminée au manteau de pierre sculptée, assurément une antiquité importée de quelque demeure tombée en ruines outre Atlantique.

Emilie s’ennuyait ferme. Elle observa le délai d’usage afin de ne pas exiger de Nat qu’il la raccompagne sur le champ puis elle se dirigea vers lui pour lui dire qu’il était temps de la raccompagner. Il termina sa conversation et ils prirent congé de ses connaissances.

Cette fois-ci, la petite voiture jaune prenait bien la direction d’Okawville et Emilie était rassurée enfoncée dans son siège et ceinture bouclée. Les autoroutes et les routes étaient abondamment éclairées ce qui ne lui permettait pas de distinguer le paysage alentour aussi se laissait-elle aller au plaisir de se laisser transporter, sans grand transport toutefois étant donné la manière dont Nat s’était désintéressé d’elle pour vaquer à ses seuls intérêts, opaques à ses yeux puisqu’il ne lui en avait pas parlé. C’était grossier, toutefois elle n’était pas vraiment vexée mais plutôt frustrée. En gardant le silence, elle se désinvestissait d’une relation dont elle n’attendait plus rien sauf d’être ramenée à son point de départ. Nat ne devait pas aimer le silence car il relança la conversation au moment où elle commençait à somnoler bercée par le ronronnement régulier du moteur. Il était irrité contre les propriétaires du Busch Memorial Stadium qui avaient décidé de le détruire alors qu’il n’était pas si vieux que ça, que c’était une gabegie qui allait coûter près de 400 millions de dollars mais en rapporter plus aux spéculateurs qui prévoyaient d’adjoindre au stade un centre commercial et un ensemble résidentiel. Que d’argent public perdu qui ne profiterait pas aux citoyens que les autorités locales prenaient pour des idiots en mettant en avant le fait que ces investissements étaient indispensables pour assurer le succès de leur chère équipe de baseball, les Cardinals. Son indignation amusait Emilie tant, au regard des affaires françaises, elle lui paraissait banale en même temps que conforme à tout ce qui pouvait se raconter sur le capitalisme américain. Les choses de l’économie, qu’elle soit sauvage ou régulée, sont bien complexes quand on cherche à les comprendre rationnellement mais tellement simples vues d’un comptoir de bistro. Ce sont toujours les mêmes qui s’en foutent plein les poches quel que soit le système politico-économique de l’Atlantique à l’Oural, du Pacifique aux Caraïbes, de l’Océan indien au golfe d’Oman ou du Labrador à la Baltique. Ce n’est pas une raison pour baisser les bras mais un motif de résistance à toutes les idéologies et religions. Emilie aimait cultiver son libre arbitre, se faire une opinion par elle-même. Elle écoutait tous les discours, réfléchissait, élaborait sa propre analyse et agissait ou pas en conséquence. Les idéologies, les idées toutes faites et les certitudes l’ennuyaient profondément mais elle avait des convictions fondées sur des éléments concrets et elle les défendait avec ardeur, se réservant le droit d’en changer si d’autres évidences l’y incitaient. Elle se sentait libre de penser hors des consensus ce qui était loin de plaire à tout le monde car la plupart des gens éprouvent un besoin viscéral à s’accrocher à des certitudes. Elle le comprenait parfaitement car vivre en équilibre sur le fil ténu de son libre arbitre n’était pas des plus confortables. Aussi face aux angoisses existentielles elle avait pour habitude de rechercher le challenge en trouvant des solutions et des explications ou décidait que, ne sachant pas, elle en restait là pour l’instant en attendant d’en savoir davantage. Elle se considérait comme une optimiste tragique.

Nat avait des certitudes et il le fallait pour gagner sa croûte comme conseiller financier. Il s’appuyait sur une armature de théories dispensées par tous ceux qui étaient reconnus dans la profession et, en cas d’erreur, il considérait qu’il ne pouvait pas être tenu pour entièrement responsable de choix auxquels la majorité adhérait. De là à invoquer la main invisible, les aléas des marchés, la conjoncture ou la crise, il n’y avait qu’un pas que lui et ses semblables franchissaient allègrement lorsque les épargnants étaient perdants.

Avec une discussion, ou un exposé aussi animé, le temps était vite passé et déjà un panneau indiquait la proximité d’Okawville. De temps en temps, Emilie observait le profil anguleux et énergique de Nat qui se découpait contre la vitre du conducteur légèrement éclairé par les lueurs du tableau de bord. Il semblait réjoui et détendu après avoir vidé son sac. Ils tournèrent dans l’avenue principale du village et la voiture s’arrêta devant le perron. Il était deux heures du matin, pas une âme en vue. L’hôtel était discrètement éclairé par des suspensions accrochées sous la galerie et les veilleuses de la réception. Emilie remercia gentiment Nat pour la bonne soirée qu’elle avait passée avec lui, omettant bien sur son agacement pour l’épisode du Ritz Carlton. Il lui dit qu’il avait été ravie de faire sa connaissance et, soudainement, à brule pourpoint il demanda « Can I kiss you » ? Puis-je vous embrasser ? Rien n’ayant présagé de telles intentions, Emilie, stupéfaite, balbutia « If you want », si vous voulez. Il se pencha vers elle et l’embrassa doucement sur la bouche. Ses lèvres étaient tièdes, douces, sèches et pulpeuses si bien qu’elle resta figée dans le trouble, à la fois interloquée et émue. Il sentait la fougère, sa peau était piquante et ferme. Il s’éloigna puis revint tout de suite vers sa bouche tandis que sa main se posait sur un sein. Elle était pétrifiée comme prise dans la banquise de sa longue abstinence involontaire. Ses sens enfouis au plus profond de son être remontaient lentement de ses abysses comme des algues dont on a coupé les racines viennent flotter à la surface de l’océan. Elles ondulaient vers la surface de sa peau lui donnant la chair de poule. Elle desserra ses lèvres et leurs salives se confondirent en un absolu point de fixation. Ils étaient autres, ils étaient différents, ils étaient étrangers, presque hostiles mais ils s’ouvraient mutuellement la porte de leur intimité. Elle soupira longuement. Elle entendit la voix de sa mère qui lui disait qu’il fallait toujours garder la tête froide et se rappela ses devoirs vis-à-vis de la vieille femme qui, si elle se réveillait, pouvait avoir besoin d’elle. Elle s’écarta de Nat, alluma une cigarette pour se donner le temps de reprendre ses esprits et couper court à toute nouvelle tentative de baiser. Elle le remercia encore pour une aussi délicieuse soirée et il lui dit qu’il appellerait bientôt et lui remit sa carte professionnelle. Hum ! Elle quitta la voiture et son conducteur, écrasa sa cigarette dans les gravillons et gravit le perron sans se retourner.

VII- Jeudi, Sam

A l’Original Springs Hotel, après le déjeuner, Lucie se réjouissait du déroulement du séjour un verre d’eau minérale à la main. Émilie patienta gentiment, aida sa mère à regagner la chambre en la tenant par le bras et lui annonça qu’elle irait se promener et pousser jusqu’au supermarché des environs pour y faire quelques courses. Il n’y avait guère autre chose à faire que se promener à Okawville au milieu des chemins déserts recouverts de gravier. Une telle annonce n’engendra pas de commentaires. Émilie sortit par la porte vitrée donnant sur le parking, gravit la petite pente qui menait à l’artère centrale du village et se dirigea vers la route principale. Le supermarché le plus proche était distant de 2 ou 3 km, ce qui lui donnerait le temps de s’aérer et de se détendre. Elle avait besoin de solitude choisie. Il faisait frais mais un soleil timide jouait à cache avec les nuages poussés par un vent léger et elle prit la route d’un pas décidé.

Dans un pays où la majorité des gens est motorisée, la vie du piéton est ardue. Aussi foulait-elle l’herbe humide du bas côté de la route, certes peu fréquentée mais fréquentée quand même. L’inégalité du sol freinait sa marche mais ne la décourageait pas quand, soudain, elle entendit un coup de tonnerre et quelques grosses gouttes s’écrasèrent sur sa tête. Elle eut à peine le temps de se rappeler Baudelaire quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle. En quelques secondes de gros nuages noirs avaient complètement obscurci le ciel et le soleil avait disparu. Maintenant, les gouttes tombaient de plus en plus grosses, de plus en plus dru. L’orage grondait de plus en plus fort. Des éclairs jaillissaient à travers les nuages qui descendaient de plus en plus bas. Émilie avait rabattu la capuche de sa parka sur la tête mais le déluge inondait son visage et envahissait ses yeux qu’elle avait renoncé à essuyer. Elle était aveuglée par l’eau. Elle essayait d’accélérer son pas mais l’herbe du bas côté avait fait place à la boue et elle s’enlisait dans les ornières. La pluie tombait tellement fort qu’elle fut rapidement trempée jusqu’aux os. Elle sentait la froide humidité sur la peau de ses épaules et de ses jambes. Elle frissonnait. Ses vêtements dégoulinaient dans ses chaussures qui faisaient un drôle de bruit de succion à chaque pas. Squizz, plop, glou, clap. Aucune habitation ni aucun abri en vue. Elle prit le parti risqué de faire de l’auto stop. La visibilité était quasi nulle mais les quelques voitures qui circulaient sur la route roulaient très lentement phares allumés, aussi leva-t-elle le bras et apprécia qu’une voiture s’arrête presque immédiatement. Elle s’engouffra dans le véhicule en s’excusant de mouiller le siège mais le conducteur, un beau jeune homme brun, lui tendit une boite de mouchoirs en guise de réponse et elle se sentit pardonnée. Elle s’essuya du mieux qu’elle put, c’est-à-dire qu’elle n’y parvint pas tant elle était dégoulinante de pluie. Tout le contenu de ses poches dégorgeait et pas une fibre de son corps n’était épargnée. L’homme jeune d’une trentaine d’années se présenta. Il lui dit qu’il se prénommait Sam et elle se présenta également sans réticence comme entre gens de bonne compagnie. Comme il s’étonnait de son accent mais d’où venez vous ? Elle dit qu’elle était française et séjournait à Okawville. Il s’en étonna que peut-on faire dans ce village perdu et elle lui raconta les thermes qu’il ne connaissait pas. Il pensait que tous les hôtels avaient fermé. Comme la conversation prenait un tour agréable il lui dit qu’il était instituteur et l’invita à venir se sécher chez lui. Je vous remercie mais je ne voudrais pas vous déranger. Ne vous inquiétez pas, j’ai fini ma journée, ma femme et mes enfants rentrent plus tard. Comme elle avait froid et commençait à grelotter, elle accepta l’invitation. La voiture roulait très doucement dans de grosses flaques qui se rejoignaient en formant de petits lacs. L’eau giclait autour des roues en gerbes pour retomber jusque sur les vitres des fenêtres et du pare brise. Le rideau de pluie persistait et l’eau tambourinait avec frénésie sur la carrosserie.  Ils durent parler fort pour s’entendre. Sam conduisait calmement tout en posant à Émilie des questions sur son séjour qui l’intriguait. Mais que venait donc faire une française dans ce trou perdu. Finalement, il bifurqua dans une allée, il devait connaitre le chemin par cœur et elle distingua une jolie petite maison de brique devant la porte de laquelle il s’arrêta au plus près. Il sortit en courant de la voiture, ouvrit la porte d’entrée et lui fit signe de le rejoindre. Une labrador blonde et une chatte rousse les accueillirent qui leur firent la fête. Doucement Cherry Lou, sage, bon chien,  dit-il à la chienne qui sautait après Emilie. Sois mignonne Honeysuckle dit-il à la chatte, une magnifique Mainecoon, qui se frottait en ronronnant contre ses jambes l’empêchant d’avancer. Ils se frayèrent un chemin au milieu de cette petite ménagerie enthousiaste à l’idée d’avoir de la compagnie après une journée de solitude. Cherry Lou se coucha sur le dos pour quémander des caresses et Emilie n’eut pas le cœur de refuser de lui frotter le ventre malgré l’eau qui dégoulinait autour d’elle. Il lui indiqua la salle de bain, lui remit un peignoir et lui demanda de déposer ses vêtements mouillés devant la porte afin qu’il puisse les mettre dans le sèche linge. Émilie arracha péniblement les vêtements qui lui collaient à la peau en une gangue glacée, les déposa devant la porte et sauta dans la douche où elle fit couler de l’eau très chaude. Sous le jet brûlant, elle se sentit revivre et cessa de claquer des dents. Enfin réchauffée, elle se sécha, enfila le peignoir et se rendit dans la cuisine où Sam avait préparé du café qu’elle but goulument. Ses vêtements n’étaient pas encore secs et il lui indiqua qu’il faudrait attendre encore 30 mn, avant qu’elle puisse les remettre. Il l’invita à le suivre dans le living où il avait allumé du feu dans la cheminée et elle s’assit tout près de l’âtre sur un petit tabouret. Cherry Lou se coucha sur ses pieds pour l’adopter. Elle aima la sensation de son corps tiède et doux sur ses pieds et jambes nus. Honeysuckle monta sur une étagère pour observer l’intruse à son aise.

Sam était d’une beauté harmonieuse. Ses cheveux noirs et lisses mi-longs étaient retenus en catogan, la peau très blanche, des mains fines avec de longs doigts aux ongles soignés, un regard pétillant de malice et d’intelligence. Ses lèvres fines et arrondies étaient surmontées d’une grande fossette. Il respirait douceur et gentillesse. Il était mince, grand avec de longues cuisses et se mouvait comme un félin. C’était la première chose qu’elle avait remarquée lorsqu’il s’était déplié pour sortir de sa voiture. Sa voix très grave contrastait avec sa sveltesse accentuant le charme délicat qui émanait de sa personne. Assis près d’elle sur un fauteuil à bascule il lui racontait qu’il aimerait bien visiter Paris un de ces jours, qu’il n’avait quitté l’Illinois que pour le Mexique et qu’il passait ses vacances en famille dans un chalet des Ozarks où il pêchait. Au cours de ses différents séjours dans la région, beaucoup de gens lui avaient dit n’avoir jamais dépassé les frontières de leur état. Il parlait lentement avec des mots simples et précis pour exprimer des banalités qui eussent été fort ennuyeuses dites par un autre dans un contexte différent. Elle se laissait bercer par le chant serein de ses paroles tout en fixant les flammes qui dansaient dans l’âtre en consumant les bûches qui crépitaient de temps à autre en dégageant des étincelles. La chienne léchait ses chevilles, la chatte se rapprochait prudemment pour humer l’ambiance. Emilie éprouvait une impression de familiarité avec les lieux, les bêtes et Sam qu’elle avait rencontré il y avait moins d’une heure. Home sweet home. Cosy place. Quand on descend de juifs errants, quand on est à cheval entre plusieurs cultures et couches sociales, on se sent à l’aise facilement un peu partout et avec presque tout le monde. Emilie avait connu le repos à la belle étoile ou l’oreiller d’herbe –comme titre un roman de Soseki- et les palaces, les clodos et les princes, les fous et les cartésiens, les artistes et les épiciers, les patrons et les ouvriers, les hauts fonctionnaires et les employés sans être jamais déconcertée. Elle ronronnait intérieurement comme une chatte comblée. Soudain, sans interrompre le rythme paisible de sa conversation, il posa la main sur son épaule et elle tressaillit. Elle n’avait rien senti venir car elle autocensurait ses émois face aux jeunes gens qui auraient pu être ses fils quand bien même fussent-ils les plus séduisants de la terre. Question de principe mais aussi de dignité car elle ne se voyait pas dans la peau d’une tigresse chassant la chair fraîche. Elle ne se sentait aucun point commun avec ces cougar women que les mâles américains avaient inventées pour se faire peur et justifier leur défaitisme conjugal ou partenarial. Elle ne pensait pas avoir fait quoi que ce soit pour le séduire mais elle savait que, pour beaucoup d’Américains, une française, même mamie, pouvait réveiller des fantasmes. Et puis, en France aussi, il lui arrivait souvent d’attirer les jeunes gens à la recherche d’une figure maternelle.

Émilie n’était pas laide et possédait un charme singulier. Elle ne paraissait pas ses 60 ans grâce à un embonpoint certain qui éliminait les rides et tendait la peau de son visage. Par rapport aux américaines, elle n’était ni trop petite, ni trop grosse. Ses yeux gris bleu étincelaient de vivacité et de malice. Elle plaisantait beaucoup, souriait aisément, riait à gorge déployée comme une gamine de 15 ans. Elle était discrète, courtoise et délicate tout en s’exprimant avec assurance. Elle bougeait avec grâce et élégance. Son style plaisait aux américains qui la trouvaient simple et aimable quand les français avaient la réputation d’être chauvins et arrogants.

Et puis les hommes, ah les hommes, ils avaient plein de cochonneries françaises en tête, selon leurs critères. Un jour, un lourdaud lui avait carrément dit qu’il souhaitait faire une expérience avec elle car il croyait savoir que les françaises étaient douées pour le sexe oral. Elle avait rétorqué je suis étonnée car cet apprentissage ne figure pas au programme de l’Éducation nationale. Désolée mais je n’ai pas appris ça à l’école. Et le grossier personnage en avait été pour ses frais. Elle en riait encore. Le type avait répondu à son annonce et lui avait proposé une balade au bord du Mississipi. Il l’avait emmenée au port de plaisance où était amarré son bateau, une sorte de petit yacht, sans doute son symbole personnel de puissance. Le bateau était à l’abri dans une crique et le fleuve coulait calmement au-delà. Il était très large à cet endroit, plus large que le Rhin qu’elle avait vu entre Cologne et Mayence, en Allemagne. Il semblait aussi beaucoup plus paisible.

Ils avaient marché au bord du fleuve et elle avait été étonnée de voir des panneaux indicateurs portant des noms français comme Crève-cœur, Marais des cygnes ou Bâton rouge. La région était le berceau des Amérindiens Osage qui avaient donné leur nom à un arbre qu’elle avait vu dans certains parcs français, l’oranger des Osages ou maclura pomifera. L’arbre produisait de gros fruits verts à la surface grumeleuse qui tombaient de ses branches en automne. Les fruits étaient pleins d’une chair blanche et cotonneuse où logeaient de petits pépins noirs et dégageaient une légère odeur d’agrume dénuée de la fraîcheur acide des citrons ou des oranges comestibles. Au cours d’une visite au Soulard Market de Saint-Louis, dans le quartier français historique, au bord du Mississipi, elle avait vu les macluras sur un stand paysan. Ils étaient en vente pour deux dollars avec une affichette manuscrite sur laquelle était écrit éloigne les mouches. Elle avait raconté sa découverte au beauf qui l’accompagnait et qui l’écoutait à peine, enfermé qu’il était dans sa ronde fantasmatique sur les avantages sexuels des françaises. Émilie ne prêtait guère attention à ses vulgaires propos tout occupée qu’elle était à savourer sa balade au bord du Mississipi mythique, sur les traces des trappeurs français qui avaient fondé la ville de Saint-Louis , de la tribu des Osages qui avait vécu de la pêche sur ses rives boisées mais aussi de Chateaubriand, de Mark Twain, de Hermann Melville et de James Audubon qui en avait magnifiquement illustré les oiseaux indigènes. Elle voyait en imagination les bateaux à aubes qui remontaient et descendaient le fleuve chargés de peaux et de passagers. Elle se les représentait avec précision car certaines de ces embarcations étaient encore amarrées dans le port de Saint-Louis, transformées en théâtres, casinos ou restaurants. Elles ne naviguaient plus mais donnaient l’impression d’être en partance pour New Orléans en aval ou Minneapolis en amont.

Le Mississipi était, pour les français, une terre de légendes qui mêlait l’histoire de l’état du Mississipi et sa défense de l’esclavage pendant la guerre de Sécession, le delta du Mississipi berceau du blues et lieu des mystérieux bayous de Louisiane, le bassin du Mississipi, l’un des plus vastes du monde qui s’étend de la frontière du Canada au golfe du Mexique, la faune du Mississipi avec ses alligators, ses rats musqués, ses ragondins et ses ratons laveurs immortalisés dans les aventures de Mickey et Oncle Picsou par Walt Disney. Lorsque Émilie parlait de Saint-Louis à ses amis français, ils pensaient Louisiane et elle devait leur expliquer que le Mississipi parcourait 3 780 kilomètres du nord au Sud des Etats-Unis, à travers une dizaine d’états, et que bien que situées au bord du même fleuve, les villes de Saint-Louis et de la Nouvelle-Orléans étaient distantes de milliers de kilomètres, que l’Etat du Missouri abritait le bassin du Mississipi et que Saint-Louis était situé au confluent des fleuves Missouri et Mississipi, lequel Missouri quoique moins célèbre, était encore plus long que le Mississipi. Les français ont du mal à comprendre que sur des superficies très supérieures à celles des départements français, les découpages administratifs ne peuvent pas respecter les particularités géographiques. Ils ont tendance à voir l’Amérique comme une province française depuis que, trois cents ans auparavant, La Fayette a aidé ses habitants à se libérer du joug anglais. Les histoires de l’Histoire amusaient Emilie qui trouvait cocasse que l’arrière petit neveu de ce Napoléon Bonaparte qui avait eu le culot de vendre la Louisiane volée aux Amérindiens, le jeune Napoléon IV, ait péri sous les sagaies des Zoulous qui défendaient leurs terres ancestrales contre les envahisseurs anglais. Elle ne croyait pas à la justice divine mais à l’incommensurable bêtise des hommes que charrie le fleuve universel du malheur. Elle croyait à la balance invisible du vivant qui répartit bienfaits et méfaits, un équilibre qui ne pouvait découler que de lois physiques mêmes si elles n’étaient pas toutes perçues et expliquées. Cela viendra un jour, on finira par tout expliquer.

Finalement, elle lui avait demandé de la raccompagner chez elle et, sans lui demander son avis, il s’était arrêté chez lui sur le chemin du retour au prétexte qu’il avait quelque chose à prendre. Il lui avait fait visiter sa maison et l’avait invitée à l’y attendre pendant qu’il vaquerait à ses affaires. Prenez donc vos aises, faites comme chez vous, déshabillez-vous, vous vous sentirez mieux. C’est ça, mon coco, cause toujours, se disait-elle en silence. Elle avait fermement décliné cette offre si généreuse et l’avait prié de la ramener en ville. Il était déçu, il avait un peu insisté et tenté de poser ses pattes sur ses seins. Elle s’était dégagée et sa main avait glissé sur sa taille qu’il avait empoignée. Il lui avait suffit d’un pas de côté pour se libérer et il n’avait pas persisté. Ouf ! Le mâle américain moyen est très courtois. Une chance pour elle car s’il avait tenté de la violer dans sa jolie maisonnette au milieu des bois, personne n’aurait entendu ses appels à l’aide. Elle prenait des risques et le savait mais elle était assez sûre de son intuition et faisait confiance à son instinct. Même si l’idée qu’elle s’était un peu aventurée l’effleurait elle était persuadée que le bonhomme n’était pas violent. Toutefois et sans doute pour se venger, il était parti sur une tirade au sujet des femmes vénales qui ne pensent qu’à soutirer du pognon aux hommes. Comme la plupart des hommes divorcés, il digérait mal de devoir verser une pension alimentaire. Pourtant, rien n’était trop beau pour ses enfants et surtout pour ses petits enfants dont il lui avait montré les chambres envahies de peluches et de toutes sortes de jouets. Un véritable magasin. Il n’enrageait pas parce qu’il était radin mais parce qu’il ne supportait pas de ne plus pouvoir contrôler son ex à travers l’argent qu’il lui versait.

Émilie baissa la tête pour dissimuler son émoi aux yeux de Sam. Elle était flattée mais elle avait un peu honte. Honte de son désir pour cet homme si jeune dans la maison où il vivait avec une femme et des enfants. Honte de ne pas se sentir vraiment gênée devant une opportunité aussi inattendue. Il ne lui laissa pas le temps de réfléchir, il s’assit par terre, contre elle et l’enlaça en posant la tête sur ses genoux. C’était attendrissant et elle caressa doucement ses cheveux. Il releva la tête et enfouit son visage dans le peignoir, contre ses seins. Il la serrait fort tout en semant des petits baisers sur sa poitrine. Il était délicat et elle ne pouvait résister à la subtile excitation qui montait en elle. Ses mamelons étaient en érection et il les léchait lentement comme s’il les savourait. Il relâcha son étreinte autour de sa taille pour saisir l’un de ses seins dont il suivit les contours tout en continuant à l’embrasser. Émilie eut envie de lui rendre ses baisers, se pencha vers lui, bascula et tomba sur le tapis. Ils s’enlacèrent à pleins bras en même temps que leurs bouches s’aimantaient, s’entrouvraient pour libérer leurs langues qui glissèrent l’une contre l’autre, l’une sous l’autre, l’une sur l’autre. Ils se goutèrent ainsi pendant de longues minutes, se caressant à peine, s’étreignant aussi fort qu’ils le pouvaient dans une totale et immobile embrasse. La ceinture de son peignoir avait glissé et elle était nue contre lui encore habillé. Le feu crépitait vivement dans l’âtre comme s’il participait de l’embrasement de leur chair. Elle déboutonna sa chemise pour sentir sa peau contre la sienne. Sam avait une peau de satin. Il se laissait faire en poussant de petits soupirs de contentement qui raisonnaient dans son bas ventre. Il commença à défaire la boucle de sa ceinture et descendre sa fermeture éclair. Elle avait déjà senti la dureté de son sexe qui cherchait à s’évader de son caleçon mais n’était pas pressée. Elle souhaitait prendre le temps de savourer l’attente d’une découverte encore plus intime de leur corps et désirait qu’il en fasse autant. Ce qu’il fit. L’harmonie des rythmes de deux corps étrangers tient toujours du miracle, songeait Émilie et elle était abasourdie par la sonate à deux corps qu’ils étaient en train d’interpréter sans aucune répétition préalable. Certaines rencontres remontent de mystérieuses racines et celle-ci en faisait partie. Ils étaient toujours emmêlés sur le tapis du salon tout près de la cheminée. Il se dégagea doucement avec souplesse pour attiser le feu et y ajouter une bûche. Elle prit la main avec laquelle il l’avait saisie pour humer l’odeur du bois et de la mousse sèche qui le recouvrait. Elle déposa des petits baisers taquins sur l’extrémité de chacun de ses doigts, les lécha à peine, ramena sa main sur sa poitrine et l’y pressa. Il se dégagea de son pantalon et de son caleçon, envoya voler sa chemise par-dessus sa tête et se colla contre elle de tout son long. Il commença à remuer ses hanches cherchant lentement l’intérieur de ses cuisses avec son sexe levé et, comme si de rien n’était, il trouva l’ouverture de son corps qui ne souhaitait que ça. Elle eut un sursaut de lucidité et réclama un préservatif, cruelle interruption. Elle farfouilla dans son sac posé non loin du site de leurs ébats et saisit le petit sachet brillant qu’elle gardait toujours en réserve au cas où. Elle l’ouvrit soigneusement, saisit la verge du jeune homme sur laquelle elle déroula précautionneusement le latex. Il fallait reprendre le cours des ébats et ils se collèrent de nouveau l’un contre l’autre. Il sentait bon le bois de santal. La danse lente et incandescente redémarra et il introduisit simultanément sa langue dans sa bouche et son pénis dans son vagin. Ah, ah, ah, fit-elle. Mm, Mmm, Mmm, fit-il. Quelques va et vient et puis, plus rien. Il se retira confus. Elle était déçue mais pas désespérée. Il s’excusa, dit qu’il était fatigué, qu’il avait beaucoup travaillé la nuit précédente et que ceci devait expliquer cela. Émilie n’en croyait pas un mot. Elle pensait qu’il se sentait coupable d’avoir une aventure dans sa maison pendant l’absence de sa femme et que ça le rendait encore plus charmant prouvant que ce garçon avait une conscience et qu’il ne faisait pas n’importe quoi avec n’importe qui. Elle décida qu’il fallait employer les grands moyens pour sortir de cette impasse somme toute compréhensible et respectable. Elle lui ferait ce cadeau que les autres ploucs avaient mendié, tous les autres cyniques et grossiers. Elle lui montrerait ce qu’on enseignait dans les écoles françaises. Elle retira le préservatif inutile de sa petite queue flaccide et rapprocha ses lèvres du corps du délit. Elle effleurait l’engin sans vraiment le toucher comme ces papillons que, disent certains, les thaïlandaises font voleter sur les pénis des touristes sexuels. Ses lèvres suivaient la ligne de crête du gland aux testicules, de haut en bas et de bas en haut. Progressivement, elle sortit sa langue qu’elle appuya par petites pressions successives sur le corps caverneux de Sam qui était figé sur le tapis semble t il à l’écoute de cet étrange massage. Maintenant, Émilie léchait scrupuleusement le sexe de Sam, toujours en douceur et constatait qu’il retrouvait progressivement son ardeur. Il durcissait, grossissait et gagnait en chaleur. Lorsqu’elle l’entoura de sa bouche, il vibra et elle ressentit une puissante onde de plaisir de ses seins à sa vulve. Elle commençait à goûter l’acidité de son sperme lorsqu’il s’éloigna d’elle pour attraper son pantalon de la poche duquel il sortit un petit sachet coloré. Tiens, se dit-elle, lui aussi était prêt à parer à toute éventualité et elle en sourit intérieurement. Cette fois, il enfilait le condom sur son gland turgescent et son hésitation semblait avoir complètement disparu. Il l’escalada, écarta ses cuisses avec détermination et introduisit son instrument sans coup férir et sans faillir. La machine ronronnait régulièrement et elle serrait son sphincter vaginal autour de sa tête chercheuse. Elle le sentait bien comme elle sentait sa poitrine collée à la sienne, ses cuisses étendues sur les siennes et ses bras qui la maintenaient entièrement coite contre son corps enflammé. Il lui souriait lorsqu’elle se décida à ouvrir les yeux. Il la regardait avec intensité et elle lui rendit son sourire. Finalement, ils s’amusaient. Elle s’enhardit à monter sur lui, puis il se dégagea en riant et la prit par derrière. Il tenait fermement ses hanches en la labourant alternativement avec force et vitesse, douceur et lenteur. Comment avait il deviné qu’elle aimait les contrastes ? C’était inespéré. Il n’en savait sûrement rien mais ils partageaient les mêmes goûts. En harmonie avec les ondes de plaisir, Émilie entendait mugir les torrents, le vent souffler dans les branches des lilas pour exhaler leur parfum, et se voyait courant dans un pré fleuri de coquelicots et de marguerites. Émilie avait le fantasme champêtre. Rien ne l’émouvait plus que la nature rapportée à son propre corps. Elle se vivait prairie, champ de blé, orage d’été, pluie de printemps, rose ancienne parfumée comme cette Cuisse de nymphe émue qu’elle avait humée à la roseraie de Bagatelle. Quel tremblement de corps se disait-elle. Sam poursuivait sa chevauchée fantastique avec la détermination des chevaliers teutoniques en quête du Graal. Et il survint ce qui devait advenir dans un écrin de frémissements, de tremblements et de gémissements. Il s’affala sur elle qui s’aplatit au sol sans qu’il ne quitta sa niche douillette. C’était bien beau tout ça mais il ne fallait pas pour autant perdre la tête et elle se dégagea doucement avant que le capuchon de caoutchouc ne devienne obsolète. Il le retira, le noua soigneusement, essuya son outil et se colla langoureusement contre son flanc. La fête est finie, se dit-elle, je vais devoir prendre mes cliques et mes claques et retourner à mes devoirs. Il n’avait rien dit mais elle pensa pour lui que sa femme et ses filles allaient sans doute rentrer et qu’il fallait libérer les lieux. La réalité reprenait le dessus. Dommage. Il alla chercher ses vêtements qui avaient largement eu le temps de sécher et elle les enfila immédiatement sans prendre le temps de se rafraichir. Elle se doutait que le temps pressait. Il se rhabilla non sans avoir rapidement pris une douche pour effacer les traces de son délit de mari et offrit de la conduire à sa destination d’origine, le supermarché. La pluie avait cessé et il pourrait conduire plus vite. Quelques minutes plus tard, assis côte à côte dans la voiture, ils se sentaient légèrement gênés, sans doute pour des raisons différentes et Émilie se disait, qu’importe, c’est toujours ça de pris sur l’ennemi. Elle employait souvent cette formule dans laquelle l’ennemi n’avait pas de définition stricte. L’ennemi pouvait être une personne mais, la plupart du temps il désignait une situation ou un état d’âme. En l’occurrence il désignait l’ennui dans tous les sens du terme.

La voix grave et chaude de Sam la berçait et elle ne l’écoutait pas vraiment. Elle laissait les vibrations sonores prolonger les caresses qu’il lui avait abondamment prodiguées. Il avait repris les termes d’un bavardage généraliste destiné à meubler le silence. Cela n’avait pas d’importance. Elle comprenait qu’il ne pouvait pas en être autrement après un évènement aussi incongru, inespéré et bouleversant. Il fallait digérer calmement le déluge d’émotions qui les avaient submergés. Il serait toujours temps par la suite d’aviser comment elle se raconterait cette histoire tout de même assez torride.

Sam s’arrêta sur le parking détrempé du supermarché et éteignit le moteur. Il était mignon. Il lui dit sans façons qu’il venait de passer un moment merveilleux et inattendu, qu’il la remerciait de ses faveurs et qu’il espérait la revoir un jour même si cela lui paraissait improbable. Il ne l’oublierait jamais. C’était gentil mais ça lui faisait une belle jambe car lui, il allait retrouver femme et enfants tandis qu’elle retournerait à sa solitude et ses devoirs ingrats. Elle en prenait son parti mais tout de même, cela lui faisait quelque chose. Je ne suis pas de marbre, se dit-elle. Une fois de plus, elle donna le change, sourires, courbettes et politesses. Il ne chercha pas à l’embrasser et elle fit de même comprenant que le centre commercial était trop près de sa demeure pour qu’il ne risque pas d’être pris en flagrant délit d’adultère. C’était la vie, il fallait faire avec. Elle le remercia pour son hospitalité avec un petit sourire malicieux et quitta la voiture. Il attendit poliment qu’elle entra dans le supermarché, démarra et disparu. Elle eut pendant une seconde la vision d’un chasseur de prime cochant la crosse de sa Winchester. Elle était collectionneuse malgré elle.

VIII-Musées de l’immédiat

Elle n’eut pas le temps de s’apitoyer sur la disparition de Sam qu’elle était déjà partie pour l’exploration du supermarché. Émilie avait toujours aimé visiter les épiceries au cours de ses voyages pour y observer les habitudes locales à travers les produits de consommation. Dis-moi ce que tu consommes et je te dirais qui tu es, pensait-elle légèrement car elle flânait dans les magasins en dilettante et sans prétention, comme dans un musée de l’immédiat. Elle ne faisait pas de shopping, elle investiguait en interrogeant les marchandises. Elle achetait peu et pour combler ses besoins quotidiens, satisfaire sa curiosité gustative ou acquérir un objet porteur de sens. Elle avait remarqué que, depuis ses premiers voyages à Saint-Louis dans les années 60 où il était pratiquement impossible de trouver un choix raisonnable de produits frais et peu transformés, l’offre avait considérablement évolué s’alignant sur les standards internationaux de diététique et du Green business. A Okawville et dans ses environs, dans ce petit coin de l’Amérique rurale et modeste, elle s’attendait à ce que la consommation soit plus proche des années 60 que 2000.

S’il est couramment admis que la culture étalée comme de la confiture est particulièrement indigeste Emilie aimait goûter les cultures différentes à travers leur usages alimentaires, pas forcément gastronomiques au sens du raffinement culinaire. A l’occasion de son voyage en Laponie, elle avait découvert la viande de renne bouillie, le saumon sauvage salé, la purée de myrtilles et d’airelles sauvages, les multebeeren sortes de framboises jaunes et le café bouilli à même la casserole. Rien de véritablement succulent mais délicieux quand on a faim et qu’on partage son repas avec les gens du pays. Son odorat et son oralité étaient particulièrement développés. Devant une plante inconnue, elle en froissait les feuilles ou les inflorescences pour l’identifier et la comprendre, dans le sens de prendre avec. Elle mâchonnait des herbes et des fleurs au calice sucré comme la glycine ou l’acacia avec lequel elle avait confectionné des beignets non tant pour le goût très ténu que pour l’amusement. Ayant beaucoup fréquenté la campagne elle goûtait des brins de fenouil, de carottes sauvages, de serpolet, d’appétit de Paris, d’oseille, de menthe, toutes les plantes sauvages parfumées et comestibles qu’elle connaissait ou reconnaissait dans leurs variétés locales.

Contrairement à ces Français qui ne peuvent survivre à l’étranger sans leur steak frites ou ces Américains sans leur hamburger, Emilie traversait les cultures et les civilisations à travers leurs manières culinaires comme artistiques et intellectuelles. Tout l’intéressait. Enfin, presque tout car les tripes, le lard, les insectes, les larves et la viande crue ne la tentaient pas vraiment. Un été dans le Lot-et-Garonne, on lui avait servit un civet de ragondin, ce rat américain élevé en France pour sa fourrure et dont certains restaurateurs ont tenté d’accommoder la viande. Elle n’avait pas pu avaler plus d’une petite bouchée de cette chair molle, grasse se délitant. Elle avait trouvé cette viande écœurante tout comme les convives qui l’accompagnaient. Qui, sait, peut-être que bien grillée elle eut été plus appétissante ?

Certains mets lui avaient laissé un souvenir impérissable. Le poulet grillé au charbon de bois accompagné de sauce à l’ail et à l’huile d’olive dans les montagnes libanaises. Les petites crêpes surmontées de crème compacte et de pétales de roses confits chez Samadi à Beyrouth. La poitrine de veau farcie de sa tante Hélène. Le hamburger aillé grillé au feu de bois de chez O’connell à Saint-Louis. Les moules à la crème de sésame et les parts de pizzas croustillantes vendues dans les rues à New-York. Les petits artichauts farcis à Rome. Le bolo del rey au Portugal. Les grosses crevettes fraîches à la mayonnaise à Ziguinchor en Casamance. Les sardines grillées sur le port de Biarritz. La paella maison à Valence. Le steak frites à Inari en Finlande après un mois de saumon salé et de renne bouilli. Les framboises sauvages dans le Massif central. La confiture de cassis d’une ferme normande. Le Beaufort d’Annecy.

Elle appréciait de découvrir à travers les marchandises disposées sur les rayonnages ce qui répondait aux besoins des gens du cru. A travers le monde qu’elle avait parcouru, elle avait noté que chaque pays, chaque région, chaque ville et chaque village avait ses spécialités et elle se passionnait pour ces observations auxquelles elle donnait le nom générique d’archéologie. Ce n’était que la résultante du marketing de niche et des conditionnements publicitaires mais elle recherchait l’incongru dans les rouages du système. En réalité son approche tenait de l’ethnologie, de la sociologie, de l’économie et de toutes les sciences humaines qu’elle avait étudiées et pratiquées. Enfant elle avait eu la chance de pouvoir explorer des greniers, des celliers, des granges et des entrepôts mais aussi des sites gallo-romains exposés en pleine terre et trop abîmés pour retenir l’intérêt des archéologues patentés. Observer, chercher, fouiller, décrypter, imaginer, interpréter lui étaient comme une seconde nature. Elle avait l’œil et l’esprit de l’exploratrice, entomologiste des petits détails du quotidien. C’est donc avec une certaine excitation qu’elle pénétra dans le supermarché malgré l’émoi intime qui cuisait à petit feu dans son corps, tel des braises sous la cendre. Sam lui avait fait un sacré effet et elle était énamourée. Bon, rideau, se dit-elle, je ne le reverrai sans doute jamais.

L’eu-t-elle pu, elle serait restée alanguie et rêveuse auprès de son jeune amant et se serait abîmée dans la plus profonde inertie et passivité. Elle pensait que tout l’intérêt du nomadisme sexuel résidait dans le fait que quand on ne pouvait pas s’ancrer on était obligé de raccrocher avec la réalité et ses contraintes et de se remettre en mouvement. Elle trouvait son compte à ces histoires sans suite, surtout lorsqu’elles se déroulaient chez l’autre. Il lui était plus facile de quitter que d’être quittée. Il faut toujours positiver se répétait-elle. Elle avait fait son deuil des perspectives de relation durable. Elle se disait que la capacité d’adaptation de l’humain aux réalités est la forme la plus admirable de l’intelligence.

Lorsqu’elle pénétra dans le magasin presque désert, Émilie eut une impression de désordre car la première chose qu’elle vit fut le rayon vêtements où étaient suspendus en vrac des robes, des peignoirs, des pulls, des chemisiers et des chemises de nuit. Tailles, couleurs et modèles étaient mélangés. Le linge était présenté si négligemment qu’il donnait l’impression d’avoir déjà servi. A côté des portants, les étagères étaient remplies avec parcimonie de pièces pliées et dépliées dont certaines roulées en boule. En passant devant les modèles, elle nota qu’ils semblaient de qualité très médiocre pour des prix assez élevés. Ces articles et leur tarif disproportionné lui rappelaient ceux qu’elle avait vus dans les petits villages de France ou les banlieues misérables de la région parisienne. Elle avait déjà remarqué que les quartiers pauvres sont les plus mal servis en rapport qualité prix.

Après le rayon vêtements, il y avait un méli mélo d’articles de sport, un peu de vaisselle et quelques jouets. Le reste du supermarché était approvisionné en produits d’hygiène et nourriture. Le rayon fruits et légumes n’offrait que des pommes de terre, des choux pommés, de la salade iceberg, quelques pommes rouges et des patates douces. Côté épicerie, les rayons étaient remplis sans recherche particulière car les emballages étaient soignés et colorés comme savent le faire les designers américains en rappelant fidèlement les publicités diffusés à la télévision, imprimées sur des affiches géantes le long des voies de communication ou dans les journaux. Tous les produits alimentaires étaient enrichis. Le mot « Enriched » revenait sur tous les emballages. Les pâtes étaient enrichies au fer. Le lait, les céréales, les biscuits, les sauces, les conserves étaient enrichies avec tout un éventail de vitamines. Le pain comportait une douzaine d’ingrédients dont des conservateurs, des épaississants, des émulsifiants, des stabilisants et des parabènes. Étonnant se disait Émilie qui était allergique aux cosmétiques additionnés de parabènes et qui se demandait ce qu’ils causeraient à son estomac. Elle comprenait pourquoi les quelques clients du magasin étaient si obèses, plus qu’à Saint-Louis où ils n’étaient déjà pas très minces et encore plus qu’en Californie où la majorité des habitants, plus fortunée, est soucieuse de sa santé et de ses apparences avec les moyens d’y pourvoir. Pourtant, les femmes présentes n’étaient pas négligées malgré leurs formes très arrondies et leurs vêtements bon marché et informes. Elles étaient soigneusement coiffées et maquillées de la racine des cheveux à l’extrémité des ongles, comme la plupart des américaines. Elles sentaient bon le savon et le déodorant. Les caissières, aussi énormes que les clientes, étaient fort aimables et prévenantes donnant du Honey ou du Sweetheart à chacune. Émilie avait acheté un tube de dentifrice, des mouchoirs et des Kisses Hershey, ces crottes en chocolat médiocre mais joliment moulées en forme de goutte et astucieusement enveloppées de papier argenté avec une petite tirette pour les déshabiller d’un coup à l’identique de la languette rouge des portions de vache qui rit.

Elle appela un taxi pour retourner à l’hôtel car elle n’avait pas le courage de rentrer en pataugeant dans les bas côtés de la route transformés par l’orage en coulée de boue. Le chauffeur de taxi avait une allure de bon père de famille un peu ventripotent. Il n’exprima pas de contrariété parce qu’elle l’avait commandé pour une petite course. Il était affable et loquace. Il entama avec Emilie la conversation par l’immanquable vous venez d’où ? Son accent intriguait toujours. Il manifesta sa joie avec franchise quand elle répondit  je suis française car il n’en voyait pas de spécimen tous les jours. Il s’inquiéta d’avoir son avis sur les émeutes de banlieue qui faisaient rage en France et dont il avait vu à la TV ce que les médias voulaient bien en montrer, des images impressionnantes de voitures en flammes et d’affrontements entre jeunes cagoulés et policiers. Ensuite, Emilie lui demanda ce qu’il pensait de Bush et de sa politique, surtout en Irak. Il lui répondit « Clinton lied but nobody died ». Clinton a menti mais personne n’en est mort. Emilie trouva la réponse amusante, éloquente et fort éloignée de toutes les bêtises toxiques que les médias français avaient colportées tant sur l’affaire Monika que sur Super Bush.

Quand elle retrouva la vieille, elle était complètement sèche et ragaillardie par les bons soins que lui avait prodigués Sam. Une aubaine, ce petit jeune homme, un diamant dans le torrent de boue causé par la tempête.

Lucie demanda à Émilie ce qu’elle avait fait pendant tout ce temps-là et sa fille lui répondit sans sourciller qu’ayant été prise par l’orage, elle avait du se mettre à l’abri en attendant qu’il cesse. Quelle prise et quel abri ajouta-t-elle en elle-même. Emilie avait mis des années à apprendre à faire correctement des mensonges de circonstance, pour se protéger ou épargner autrui. L’apprentissage avait été difficile car les adultes l’avaient conditionnée à dire la vérité alors qu’eux-mêmes racontaient les histoires qui les arrangeaient ou affirmaient des faussetés par conviction ignorante. Terrorisée par le diktat de la vérité absolue, elle avait confondu vérité avec sincérité, avec honnêteté, avec morale et avec devoir. Elle disait ce qu’elle pensait et après de nombreuses gaffes et déconvenues, elle avait opté pour des propos plus nuancés et adaptés aux situations. Elle en avait retiré une grande aisance dans ses relations sociales et une grande capacité d’adaptation à presque toutes les situations. Il faut savoir mentir à bon escient, répétait-elle à ses amies.

Lucie lui raconta qu’elle avait bavardé avec un couple de clients qui habitaient Kansas City et depuis plus de 20 ans venaient chaque hiver faire leur cure à Okawville, des groupies de l’Original Springs Hotel où ils descendaient systématiquement. Le mari lui avait dit comment, une nuit qu’il était insomniaque, il avait rencontré la Dame Blanche au bord de la piscine. Elle était debout dans sa longue robe 1900, coiffée de son fameux chapeau, une capeline aux larges bords qui dissimulaient son visage. Elle le regardait immobile. Ce chapeau masquant le visage était une constante dans les témoignages de tous ceux qui l’avaient rencontrée. Prévenu de ses apparitions épisodiques, il n’avait pas eu peur et l’avait même saluée. Elle avait hoché la tête et l’avait invité à le suivre. Enfin, c’est ce qu’il avait compris. Il avait alors répondu qu’il ne pouvait pas abandonner sa femme et elle s’était évaporée. Il avait ajouté que d’autres avant lui avaient vu la Dame Blanche et que tout le monde était persuadé qu’elle était Alma Schultze revenue de son périple mystérieux, la jeune épouse de Ben Schierbaum. L’homme était persuadé qu’un fantôme de femme ne pouvait être qu’un bon présage et il racontait son aventure avec gaieté et contentement. Lucie qui était profondément misogyne insista sur la contrariété qu’elle était persuadée d’avoir lue sur le visage de sa compagne. Elle décrivait toujours les « autres » femmes comme des jalouses, des manipulatrices, des intrigantes, des fourbes quand Émilie pensait qu’elle n’avait pas grand-chose à leur  envier. Le fait était qu’Émilie avait toujours espéré que sa mère changerait, fatale erreur. Elle prenait donc son mal en patience et conjurait ses déceptions par sa vie parallèle et secrète. ,

Pendant que Lucie bavardait telle une pie, Émilie aspirait à se retrouver seule pour digérer les émois de l’après-midi. Elle était emportée fougueusement dans l’attirance mais lente dans l’assimilation de ses conséquences. Elle devait toujours revenir sur l’ouvrage, quel qu’il fut, car il lui était difficile d’être totalement présente dans le présent. C’est pour cela qu’elle se jetait à corps perdu dans tout ce qu’elle entreprenait et qu’elle n’entreprenait pas grand-chose vue l’énergie que cela lui prenait.

Les souvenirs brûlants, les émois, et les attendrissements refaisaient lentement surface après l’action et elle les ruminait dans le silence et le désœuvrement. Ah, le doux plaisir de ne rien faire d’autre que de laisser tourner le disque dur de son cerveau avec peu d’images mais des couleurs et beaucoup de sensations dans le repos d’une tranquillité apparente du corps. Émilie était toujours émerveillée par l’intensité de son tumulte intérieur qui ne connaissait pas d’autres limites que le bruit ou l’intervention inopportune d’obligations extérieures provoquées par autrui mal à propos. Elle pouvait passer des heures sans bouger à revivre ses émotions mais une fois qu’elle les avait reconsommées, elle les oubliait sauf à vouloir s’y replonger volontairement, même des années plus tard. Elle aimait prolonger le désir d’une étreinte dans la foulée de l’action comme un bateau laisse derrière lui un sillage qui écrit sur l’eau pendant de longs moments. Les rêveries qu’affectionnait Émilie étaient centrées sur ses sensations charnelles. Et elle ne doutait pas que ses connexions neuronales en fussent la cause. Elle n’aimait pas entendre parler péjorativement des hormones qui, dans le langage courant étaient réduites à la testostérone, la progestérone et aux œstrogènes pour justifier des comportements incontrôlés et soi-disant incontrôlables sous-tendus par l’instinct de reproduction de l’espèce. Par contre elle croyait à la formidable puissance des flux hormonaux qui administrent et ordonnent la totalité de la physiologie humaine. Sérotonine, endorphines, mélatonine, adrénaline et leurs consœurs travaillaient sans relâche comme une armée d’elfes et sans vacarme. Elle ne doutait pas un instant que ces travailleuses infatigables fussent responsables de ses plaisirs et de l’existence de la Dame Blanche qui hantait l’hôtel en douceur.

IX-Jeudi soir, blancs et noirs

Emilie ayant sagement décidé d’être une gentille fille accompagnant sa maman au restaurant, Gaétan devait les rejoindre ce jeudi soir, à l’appel de la vieille. Il répondait toujours présent mais Lucie trouvait que ce n’était jamais assez rapide. Il devait obtempérer à ses demandes sur le champ car il lui devait tout pour l’avoir hébergé dans sa maison blanche, nourri et éduqué sainement à la française et aussi bien considéré que ses fils blancs. Il avait quelques minutes de retard, elle harcela sa fille jusqu’à ce qu’elle l’appelle. Emilie n’eut pas la présence d’esprit de dire à sa mère fais le toi-même et elle le regretta. Elle avait du mal à dire non, se laissant emberlificoter dans la volonté de l’autre. Il répondit qu’il était en route et arriverait d’ici 30 mn. Ces gens-là ils fonctionnent toujours à l’heure africaine. Je me demande comment il fait pour être ponctuel à ses cours. Quel exemple pour ses élèves. Enfin, il n’a pas oublié, il ne manquerait plus que ça puisque je l’invite au restaurant où il pourra prendre un repas sûrement plus équilibré que ce qu’il mange d’habitude. Ces hommes ils ne savent pas se nourrir quand ils sont seuls, ils sont perdus sans une femme. Personne ne savait si Gaétan était réellement seul mais Lucie voulait le croire puisqu’il n’avait pas annoncé de mariage auquel elle aurait été enchantée de présider. Mais, dans le fond, ça l’arrangeait bien que le garçon soit officiellement célibataire puisqu’elle pouvait se permettre de lui demander des services aussi souvent que ce n’était pas vraiment nécessaire. Il me doit bien ça, il n’aurait jamais trouvé une situation sans moi.

Gaétan avait émigré du Cameroun quelques années auparavant et enseignait les mathématiques dans un collège de l’Illinois. De taille moyenne, trapu aux épaules carrées, il était noir foncé avec une tête ronde, des joues rondes et des cheveux ras. Il parlait rapidement un français épouvantable et difficile à comprendre, les mots s’entrechoquant dans sa bouche. Il était souriant et affable, plutôt à l’aise en société mais prenait un air de petit garçon soumis en courbant l’échine quand la vieille s’adressait à lui. Lucie le disait son fils adoptif parce qu’il lui rendait de menus services contre rémunération. Elle lui donnait des conseils comme à un fils, affirmait-elle. Emilie pensait que ce n’était pas une référence à en juger par le comportement grossier et égocentrique de ses frères qui étaient extrêmement névrosés et torturés. Elle n’aimait pas le jeu de sa mère qui se prenait pour une reine blanche. Le pire était que ce marché de dupes fonctionnait parfaitement bien. Gaétan se laissait dominer et humilier afin de ramasser des miettes de pouvoir blanc en tout bien tout honneur. Comme beaucoup d’africains, il avait le complexe du nègre blanc, noir de peau, occidentalisé dans la tête. Emilie était peinée d’observer que les Africains avaient tant de mal à trouver leur place, déchirés entre leur culture et celle du blanc. Elle souffrait de voir souffrir l’Afrique. Dans l’ensemble, elle pensait que les Afro-américains s’en sortaient mieux. Nombre d’entre eux avaient réussi une formidable percée dans le monde Wasp (white, anglo saxon protestant). Depuis l’abolition de la ségrégation, ils avaient fait un chemin remarquable et étaient présents dans presque tous les domaines et les niveaux d’activité au point que les petites filles pouvaient prendre pour modèle une Condoleeza Rice, une Oprah Wimfrey ou une Shirley Verrett tandis que les petits garçons pouvaient s’identifier à Colin Powell, Harold Ford jr, Harold Washington élu maire de Chicago en 1983, tous ceux qui avaient gagné pouvoir et célébrité autrement que dans les domaines artistiques et musicaux qui leur avaient été réservés pendant l’apartheid tout comme les juifs avaient été cantonnés aux professions artisanales et financières en Europe de l’Est. Finie la carrière des noirs limitée au show business quand les Miles Davis, Big Bill Broonzy, Ray Charles et Sarah Vaughan étaient l’unique modèle de sortie du ghetto noir.

A l’époque où Emilie avait suivi des cours à Saint-Louis University, son prof d’histoire, un blanc fier d’avoir épousé une noire, expliquait que les qualités physiques et intellectuelles des Afro-américains s’expliquaient par la sélection artificielle. Tout avait commencé quand les chefs de tribu africains avaient choisi leurs plus beaux esclaves pour les vendre aux marchands arabes qui opéraient une deuxième sélection en gardant les meilleurs pour leurs service et en vendant les autres sur les marchés aux esclaves des côtes africaines où ils étaient achetés par les blancs qui organisaient le commerce triangulaire pour approvisionner en main d’œuvre bon marché les colonies. Pendant les mois de traversée des océans dans des conditions d’hygiène physique et alimentaire détestables, enchainés et frappés par leurs geôliers, les esclaves étaient décimés et ceux qui arrivaient vivants sur les côtes d’Amérique étaient forcément les plus résistants.

Emilie n’ignorait pas qu’il y eut en Amérique encore du racisme et de la discrimination, que les femmes noires seules avec enfants étaient pléthore et qu’il y avait de la pauvreté dans leur communauté où les jeunes étaient livrés à des violences insupportables. Elle considérait toutefois que les différences continuaient à s’estomper à un rythme prodigieux contrairement aux Africains et Maghrébins qui, en France, se renfermaient dans leur revendication de la dette coloniale et refusaient de s’insérer dans leur pays d’accueil. Elle trouvait que les Zaméricains avaient une formidable capacité d’adaptation aux changements et de rebondissement après les drames qui se succédaient les uns après les autres comme les tremblements de terre, les cyclones, les crises économiques, les bouleversements sociétaux et les attentats.

Enfin arriva le fils adoptif prodigue. Il les rejoignit dans leur chambre et ils se rendirent tous les trois au restaurant. Curieusement, Gaétan ne se précipita pas pour prendre avec sollicitude le bras de la fragile Lucie et la fille assura le guidage vers la Boiler room où ils prirent place à la table habituelle.

Gaétan ouvrit le feu de la conversation en questionnant Emilie sur les parfums français pour homme. Il lui demanda lesquels étaient à la mode et elle lui répondit le plus exhaustivement possible car elle s’intéressait aux senteurs et les remarquait lorsqu’elles lui étaient agréables. Il lui arrivait à l’occasion d’utiliser des eaux de toilette masculines car elle ne se souciait guère des codes de genre en vigueur. Pourquoi le vétiver et la fougère seraient-ils réservés aux seuls mâles et la rose ou la violette aux femelles ? Elle n’était d’ailleurs pas la seule femme à apprécier Habit rouge de Guerlain ou la gamme Creed. Elle avait même suivi la transformation de Bois noir de Chanel en Égoïste. Elle était intarissable sur le sujet, ce qui semblait plaire à Gaétan. Mais Lucie s’ennuyant coupa la conversation pour demander au jeune homme ce qu’il avait mangé en Afrique. C’était le sujet favori de la vieille qui n’en avait jamais assez d’entendre le Camerounais lui énumérer, visiblement en se forçant, toutes les viandes bizarres qu’il avait dégustées, comme le singe, le serpent, l’éléphant ou le zèbre. Emilie se demandait s’il n’inventait pas pour faire plaisir à la reine blanche car, pour avoir bavardé en tête à tête avec lui, elle savait qu’il était né et avait vécu en ville et qu’il était complètement occidentalisé. Elle n’éprouvait pas beaucoup de sympathie pour lui, le trouvant très opportuniste et lèche-bottes. S’il avait été simple, spontané et sincère, elle n’aurait vu en lui qu’une personne comme une autre mais elle le trouvait obséquieux, intéressé et hypocrite. Certes, ce n’était pas son problème mais elle devait le supporter parce qu’il faisait partie du cercle rapproché des amis de sa mère et se devait donc de rester gentille et courtoise avec lui. En d’autres circonstances, elle l’aurait tout simplement ignoré mais elle n’avait pas le choix. Il fallait se farcir Gaétan pour ménager Lucie. Sa présence faisait en quelque sorte partie de la thérapie de la convalescente.

Malgré les difficiles relations qu’elle avait toujours entretenues avec sa mère, elle avait accepté après mûre réflexion de la prendre en charge en mettant de côté tout ce qui pouvait la fâcher. Restons calme et sereine. Soyons positive. Et, généralement, elle y parvenait sans difficulté car lorsqu’elle était seule avec sa mère, celle-ci se montrait bonne cliente vis-à-vis des soins qu’elle lui apportait. Elle la félicitait même pour sa cuisine et ne manquait pas de la remercier lorsque l’occasion se présentait. Elle lui disait même tu es un ange lorsqu’elle l’embrassait dans son lit après l’avoir bordée. Les choses se gâtaient lorsqu’une tierce personne se présentait au téléphone ou en visite. Elle n’avait plus alors ni respect ni considération pour sa fille qu’elle traitait comme une boniche ou ignorait selon qu’elle avait ou non besoin d’elle. Soucieuse de maintenir le haut niveau de ses bonnes résolutions, Emilie se réjouissait des rares moments d’harmonie avec le maximum d’emphase et se repliait sur ses doux souvenirs dans les moments disgracieux.

Quand elle n’en pouvait plus, elle s’isolait grâce à la cigarette qui était un excellent prétexte pour sortir d’un climat pollué par la méchanceté et la mauvaise humeur. Excuse-moi, maman, je vais fumer dehors. La mère était tellement contente de ne pas être enfumée qu’elle enregistrait le message sans commentaires et Emilie partait pour un moment de liberté. Curieusement, Lucie ne faisait aucune remarque à sa fille sur la nocivité du tabac ce qui était étonnant étant donné ses principes d’hygiène très arrêtés. Elle avait si peu d’empathie et d’affection pour elle que c’était plus par indifférence que par tolérance. Ce n’est pas qu’Emilie eut souhaité entendre des remarques inopportunes sur son vice mais elle connaissait bien sa mère et elle se souvenait que son père lui faisait des remarques, lui suggérant de diminuer ses quantités de cigarettes consumées, sans pour autant insister lourdement. Ce disant, il lui montrait qu’il se souciait d’elle et si cela ne l’incitait pas à arrêter de fumer, ça la touchait.

Il y a toutes sortes d’intégristes du non smoking et Renée, la sœur ainée,  appartenait à la catégorie la plus fanatique. Alors qu’Emilie avait émis l’idée de lui rendre visite chez elle en Californie dans le désert Mojave qu’elle ne connaissait pas, sa sœur avait fait grise grimace. Tu comprends, ce n’est pas très grand chez moi, il n’y a que deux chambres, je ne sais pas où je te mettrai quand ma fille et ma petite-fille viendront. Ce n’est pas important avait répondu Emilie, je dormirai dans le salon et je serai contente de vous voir toutes les trois. Renée avait surenchéri. Et puis où iras-tu fumer, je ne supporte pas le tabac, Rebecca et Carmen non plus, tu vas nous empester. Mais non, j’irai fumer dehors. Oui mais tu seras imprégnée de l’odeur du tabac en revenant et puis en Californie on n’a pas le droit de fumer dans la rue et même sur la plage. Tu ne connais pas les américains. Pour Renée, Emilie était une gourde qui ne connaissait rien à rien et ne manquait pas de le lui rappeler. Charmant, pensa Emilie, vrai ou pas, il est évident que je ne suis pas la bienvenue. Elle avait clôt le chapitre et renoncé à visiter le désert Mojave réputé pour ses floraisons spectaculaires après la pluie et ses étranges yuccas géants, les Joshua trees que Renée décrivait comme hérissés de lames de couteaux, ce qui seyait fort bien à son tempérament agressif.

Le dîner s’étirait en longueur et Emilie s’ennuyait ferme. Lucie et Gaétan parlaient de leur paroisse, de leur pasteur et passaient en revue les paroissiens si serviables, si gentils qui chantaient si bien. Heureusement, Gaétan ne s’attarda pas trop longtemps car il avait de la route à faire pour rentrer chez lui et il commençait tôt au collège le lendemain matin. Il prit congé vers 22 heures et les deux femmes regagnèrent leur chambre où Lucie se coucha rapidement, saisit sa chère bible et se plongea dans ses versets préférés. Auparavant elle ne tarit pas d’éloges sur son bon Gaétan, un gentil garçon et incroyable tout ce qu’il avait pu manger en Afrique.

Emilie se rappela alors qu’elle était auprès de sa mère, dans la maison de famille, lorsque Renée l’avait appelée pour lui annoncer qu’elle venait d’accoucher d’une petite fille. Stupeur, la fille chérie préférée avait caché sa grossesse à ses parents. La mère demanda immédiatement elle est vivante ? Emilie en fut choquée, ce n’était pas vraiment ainsi qu’elle aurait imaginé la réception de l’annonce d’une naissance. Puis elle comprit que Lucie ayant accouché de deux enfants mort-nés, un martyr qu’elle arborait comme une croix de guerre, elle ne pouvait pas penser autrement. La conversation fut brève et lorsqu’elle eut raccroché le combiné elle se tourna vers sa fille cadette l’air consterné en lui disant que c’était une catastrophe, qu’il ne lui manquait plus que ça, comme si elle n’avait pas assez souffert. J’aurais tout vu gémissait-elle. Mais enfin, maman, tu nous as toujours dit que nous étions faites pour avoir des enfants, tu n’es pas contente d’avoir une petite fille ? Lucie se tourna vers elle, le visage ravagé par l’indignation, tu te rends compte, ma fille avec un homme de couleur. Emilie en fut estomaquée, elle n’avait jamais perçu l’ami de sa sœur autrement que par sa personnalité de Vénézuélien artiste, macho et autoritaire. Bien sûr elle savait qu’il était métissé de noir et d’indien et elle avait bien vu qu’il avait la peau foncée, les cheveux crépus et les lèvres épaisses mais elle ne s’était jamais arrêtée à son apparence. Il ne supportait pas qu’elle fut féministe et elle détestait la manière dont il traitait sa sœur. Il y avait de l’hostilité entre eux deux mais il ne lui était jamais venu à l’esprit d’attribuer ses défauts à sa race.

La reine blanche voulait bien fréquenter des noirs mais de là à les recevoir dans sa famille, à les imaginer couchant avec ses enfants, il ne fallait quand même pas exagérer.

 Arbre de Josué dans le désert Mojave. Site Joshua Tree National Park.

X-Vendredi, Ken

Ce matin-là, une fois de plus, Emilie fit le tour du village qui n’avait pas grand-chose à montrer. Il y avait bien un musée historique qu’elle aurait aimé visité mais il était fermé pour travaux. Non loin de l’hôtel une boutique vendait des gadgets et des objets de décoration de style anglais assez charmants mais sans originalité. Elle en avait déjà léché la vitrine plusieurs fois et commençait à s’en lasser. Plus loin une sorte de charcuterie épicerie proposait des plats à emporter confectionnés dans un coin cuisine carrelé et offert au regard des clients. Le magasin était tenu par un couple sympathique qui vendait de la charcuterie à la coupe, des conserves et des confitures de baies au raisiné, sans sucre ajouté. Elle avait déjà remarqué ces confitures au Soulard Market de Saint-Louis et y avait goûté. Un peu trop cuites, elles étaient peu parfumées mais délicieuses, d’une consistance agréable qui rappelait l’ApfelKraüt, courant en Allemagne, confectionné à base de jus de pomme et parfois de jus de poire. Là où en France on ajoute de la pectine et beaucoup de sucre pour éviter de délester les fruits de leur arôme en les faisant cuire peu de temps, ailleurs on misait sur une cuisson longue et lente pour assurer la stabilité de la pâte dans la durée. Emilie s’était inspirée de ces principes pour élaborer ses propres confitures. Elle blanchissait les fruits rapidement, les passait pour ne récupérer que le jus dans lequel elle ajoutait du sucre. Elle faisait cuire le liquide longuement à petit feu jusqu’à ce qu’il devienne épais, petit boulé, grand boulé, reversait les fruits dans la bassine, portait à ébullition pendant 10mn et arrêtait la cuisson. Elle obtenait ainsi, sans additifs autre que la propre pectine des fruits utilisés, une confiture parfumée et durable. Elle fut surprise et ravie de trouver un grand choix de ces confitures naturelles à Saint-Louis et Okawville et en fit une petite provision. La montée en puissance du Green business était telle qu’on trouvait désormais du bio et de la cuisine à l’ancienne jusque dans les bleds les plus reculés des mondes occidentaux. On ne le dira jamais assez, Emilie était gourmande, gourmette, parfois gloutonne, voire goinfre quand son passé d’anorexique refaisait surface. Et comme elle était exigeante, afin de satisfaire ses goûts très personnels, elle pratiquait la cuisine créative. Elle aimait inventer des plats en s’inspirant de ceux qu’elle avait dégustés, de ses souvenirs gustatifs, d’opportunités de saison ou de lieu, des personnalités de ses invités, tous ingrédients qui développaient l’alchimie d’une inspiration unique. Elle ne prenait pas de cours ni ne suivait de recettes, elle improvisait en ouvrant son placard à épices qu’elle utilisait comme un nez son orgue à parfums.

Comme elle marchait dans le vent froid de novembre, elle regarda sa liste de contacts et appela Ken de son téléphone mobile. Il répondit ravi d’être rappelé par cette française qui recherchait de la compagnie. Le contact s’établit facilement, l’homme avait une voix douce, légèrement trainante en fin de phrase et agréable. Il sentait la séduction, aussi accepta-t-elle immédiatement un rendez-vous pour le soir suivant dans le hall de l’hôtel. Ils iraient prendre un verre dans un établissement du village voisin, mieux pourvu qu’Okawville en bars et restaurants. Ken avait avoué dix ans de moins qu’elle mais cela lui importait peu car ce qui lui plaisait le plus était qu’il avait envie de faire sa connaissance. Émilie était une vieille coquette cérébrale qui avait envie de plaire mais n’aurait jamais fait n’importe quoi pour séduire. Elle comptait surtout sur sa culture, son sens de l’humour et son sourire pour arriver à ses fins.

Émilie se sentait un peu schizophrène car d’un côté elle jouait les filles dévouées qui se consacrent au rétablissement d’une pauvre maman victime d’une attaque cérébrale et de l’autre elle se sentait prête pour toutes les aventures, même les plus improbables. Elle était insatiable de curiosité et de changement. Elle s’occupait de Lucie avec gentillesse, attention et patience et attendait tranquillement l’opportunité de troquer l’uniforme de l’infirmière pour le costume de la diablesse. Beaucoup de gens sont capables de fragmenter leur existence, de mener parallèlement des vies différentes et de jouer de multiples rôles. On connait le pédophile bon père de famille, la bonne mère qui martyrise son cher époux ou secoue son bébé et tous ceux auxquels on aurait donné le bon dieu sans confession avant d’avoir connaissance de leurs méfaits. Toutefois, chez Émilie, il y avait une constante dans la gentillesse, la sensibilité et l’indépendance. Elle ne cherchait ni à dominer, ni être dominée et favorisait le partage et l’échange dans toutes les situations. Elle baisait avec autant d’enthousiasme et de fougue qu’elle prenait soin de sa mère avec imagination amusée et efficacité. La vie était pour elle une scène mouvante aux décors changeants, aux contextes instables et mettait en œuvre sa grande capacité d’adaptation pour jouer les rôles opportuns sans jamais se départir d’humour. Il lui arrivait tout de même de s’énerver quand elle avait trop encaissé. Comme on disait dans son enfance, il ne faut pas pousser la mémé dans les orties, elle est en short.

Émilie avait toutefois un énorme défaut qui lui portait souvent préjudice, elle avait le don de double vue et ne savait pas tenir sa langue. Souvent, malgré elle, énonçait-elle des vérités qui n’étaient pas bonnes à entendre. Elle analysait, décortiquait, décryptait, interprétait et mettait en scène ses perceptions. Parfois même gaffait-elle en lâchant des lapsus ou de simples commentaires qui fâchaient ses partenaires. Il lui était difficile d’être clairvoyante sans se laisser agir par ses illuminations.

A 60 ans, Émilie ressentait plus de gêne vis-à-vis de sa mère de 85 ans à étaler ses aventures sexuelles qu’à affirmer son indépendance en général. D’ailleurs, Lucie était assez indifférente à ce que pouvait dire ou faire sa fille. Elle était surtout préoccupée par sa personne, ensuite par ses trois autres enfants, à commencer par Hector le plus jeune qui était l’homme de sa vie. Émilie raconta à Lucie qu’elle avait rencontré une enseignante qui aimait la littérature française et l’avait conviée à un dîner. Elle se crut toutefois obligée de lui tenir compagnie au restaurant avant de prendre sa liberté. Émilie restait courtoise et prévenante quelles que soient les circonstances. Quand Lucie regagna sa chambre, Émilie s’empressa de soigner ses apparences. Elle enfila un pantalon de velours prune, un pull assorti, un collier et des boucles d’oreilles d’ambre orangé, se vaporisa de Miss Dior, réajusta son maquillage discret et brossa ses cheveux en arrière. Elle prit son sac, mit sa parka sur le bras, souhaita bonne nuit à Lucie et se dirigea vers le hall d’entrée. Elle se planta devant la porte vitrée d’où elle pouvait observer la rue déserte et faiblement éclairée. La vue était pauvre et triste. Il n’y avait pas plus de chose à voir ce soir-là que les précédents. Elle se sentait froide, calme et prête à tout ce qui lui plairait. En de telles circonstances elle s’efforçait de ne pas laisser son imagination vagabonder comme celle d’une midinette qui attend le prince charmant mais au fond d’elle-même, elle restait une midinette espérant le prince charmant. Les contradictions ne lui faisaient pas peur, au contraire, elles constituent une richesse sans égal. Elle préférait ne s’attendre à rien pour pouvoir se satisfaire de peu. Elle ne disait pas comme sa sœur Renée, il y a 20 ans que je n’ai pas eu de rapports et je n’en aurai jamais plus. J’ai eu ma dose et c’est très bien comme ça. Renée avait sublimé sa libido dans des pratiques orientales de sagesse et dans les migraines. A chaque contrariété, elle filait s’isoler pour reposer sa tête souffrante d’une manière ostensible qui avait le don de gâcher l’ambiance.

Emilie entendit un bruit de moteur énorme dans le silence étourdissant du petit village figé et aperçu une paire de phares qui laissaient deviner l’éclat d’une carrosserie rouge. La voiture s’arrêta au pied du perron et elle vit un homme mince et blond à l’allure juvénile. Elle sortit immédiatement ne souhaitant pas être observée par la réceptionniste. L’homme lui demanda si elle était Émilie et elle lui demanda s’il était Ken. Il émit quelques réflexions sur l’humidité ambiante et l’invita à s’asseoir dans sa voiture en l’informant qu’il avait repéré un bar accueillant et pas trop bruyant à quelques kilomètres de là. La voiture s’engagea lentement sur une route déserte qui traversait des champs nus. Les nuages épais dissimulaient la lune et les étoiles, on ne distinguait rien au dehors à cause de la nuit profonde et de la buée qui recouvrait les vitres. Ken parlait de tout et de rien comme s’il conjurait son appréhension. Il était agréable et souriant mais Émilie ne ressentait rien d’autre que le confort de la voiture tiède et le plaisir de se faire conduire. Elle appréciait ce genre de situation où les apparences sont paisibles, la relation est lisse, la courbe des émotions plate mais n’importe quoi pourrait soudain jaillir, ne serait-ce que par contraste.

Depuis des années qu’elle recourait épisodiquement à des annonces de rencontres, elle s’était trouvée des dizaines de fois dans la situation d’être assise dans le noir aux côtés d’un garçon inconnu, et chaque fois, les effets avaient été différents. La plupart du temps, elle ne ressentait rien mais cela ne présageait pas de la suite à venir. Parfois, elle se sentait extrêmement troublée et tombait dans les bras de l’homme au moindre effleurement. Elle se souvenait notamment de sa rencontre avec Didier, un gastro entérologue au physique ingrat. Il était petit, malingre, chauve à 30 ans, des mains noueuses et un visage d’une pâleur grise. Et pourtant, cet homme lui avait causé un trouble indescriptible au point que, partis pour un dîner au restaurant, ils firent demi tour pour s’adonner sans plus attendre à des étreintes passionnées et brûlantes. Émilie n’aurait pas su dire si une telle explosion de désir était la conséquence d’une activité hormonale cyclique ou de la mystérieuse conjugaison des danses de leurs molécules.

En d’autres circonstances, elle était demeurée impavide près d’un conducteur qui tentait de la provoquer, pensant même qu’il était un cochon, pour se retrouver des mois plus tard dans ses bras amoureux et vivre avec lui une passion intense et étrange. En conséquence de ses expériences variées, elle s’attendait à tout et à rien sans en prendre ombrage. Par contre, elle essayait d’éviter des situations désagréables face à des hommes qui osaient la toucher d’emblée ou la supplier de satisfaire leur besoin irrépressible en volant sa main pour la poser d’autorité sur leur braguette. Ces énergumènes n’avaient aucune chance d’arriver à leur fin avec leurs techniques de violeurs. Plus jeune, elle n’avait pas su résister à leur manipulation qui mélangeait culpabilité, menaces voilées, et tout l’arsenal de violences psychologiques qu’ils apprenaient sur les terrains de foot. Il lui était arrivé plusieurs fois de coucher pour avoir la paix mais la période était révolue depuis longtemps.

Émilie raconta à Ken son premier bain thermal à l’Original Springs et décrivit la misère émouvante des lieux avec l’humour et l’ironie qui lui étaient propres. L’homme semblait intéressé car il ne les avait jamais fréquentés lui-même. Bientôt, ils distinguèrent les lumières multicolores des enseignes d’un bar qui clignotaient dans le désert obscur et la voiture s’arrêta sur un parking assez rempli. Comme souvent dans ces régions rurales, les commerces sont isolés les uns des autres, étalés dans la distance et comme plantés au milieu de la campagne. Émilie se disait que les propriétaires fonciers avaient pu acheter de grandes superficies pour une bouchée de pain ayant volé ces terres aux Indiens.

Ils pénétrèrent dans le bar où ils furent accueillis par un serveur souriant qui les guida vers une table près de la fenêtre garnie de plantes vertes. Deux minutes plus tard, il revenait avec deux grands verres d’eau glacée.

Assis face à face, Ken et Émilie se regardaient, un peu gênés, un peu souriants. Ils y étaient arrivés, ils s’étaient rencontrés. Émilie sentait qu’elle intéressait Ken, ignorant jusqu’à quel point, pour le plaisir de bavarder avec une française ou plutôt de baiser une frenchie. Émilie n’était pas enthousiasmée par le monsieur mais ne le trouvait pas désagréable. Il commanda une bière locale, une Budweiser et elle un whisky sour. Comme il lui racontait qu’il avait eu la vocation de verrier après avoir vu des souffleurs de verre dans un village maritime mexicain où, enfant, il passait des vacances en famille, elle demanda à voir son atelier. Sans hésiter, il accepta de l’y conduire mais, à sa grande surprise, calcul ou malentendu, il l’emmena chez lui.

Ken habitait dans un beau site résidentiel près d’un petit lac où des castors avaient abattu des arbres qui gisaient entassés en bataille le tronc pointant vers le ciel. Comme il décrivait la situation il braqua ses phares sur la mare pour qu’elle distingue le désastre dans la nuit. Ils poursuivirent dans les courbes des allées sinueuses et s’arrêtèrent devant une maison. A première vue, la façade en bois peint en blanc ne laissait rien deviner de la bâtisse. Ils entrèrent dans une grande pièce entièrement vitrée du mur opposé au plafond et dont le sol était entièrement recouvert de piles de livres et de journaux. Un petit passage permettait d’accéder au canapé qui faisait face à une grande cheminée remplie de cendres. Tandis que Ken allait chercher du vin de cerise, ce fameux cherry wine du Missouri que mentionne Mark Twain dans Huckleberry Fin, Emily feuilletait les revues et des livres d’art qui composaient les piles. C’était excitant car il y avait matière à voir, penser et discuter. Après quelques gorgées de cherry wine, Ken lui montra quelques unes de ses créations qui étaient très jolies et lui rappelaient un peu les œuvres uniques de Gallé, celles qui comportent des inclusions de métaux et des fusions d’épaisse pâte de verre de différentes couleurs. Elle s’intéressa particulièrement à un petit vase dont les parois cristallines emprisonnaient une sorte de branche brune et il lui expliqua qu’il avait voulu reproduire l’impression que donnait une branche d’arbuste secouée par l’eau claire et vive d’un torrent de montagne sauvage. Elle en fut attendrie car c’était poétique et très réussi. Elle visualisait exactement la scène. Puis elle désigna des pierres et des cailloux éparpillés au coin de la cheminée. Il expliqua les avoir ramenés de Prague. Emilie était enchantée de découvrir autant d’affinités esthétiques et sensuelles avec l’inconnu. Ces premières impressions étaient prometteuses. Ken lui plaisait. Il l’intéressait vraiment.

Assis à côté d’elle sur le canapé, il tenta un timide rapprochement et elle ne fit rien pour l’encourager. Elle n’était pas vraiment décidée à fondre mais avait envie de voir venir. En vérité, elle ne savait pas très bien ce qu’elle voulait. Elle avait envie mais pas trop. Il récidiva avec un peu plus de témérité ce qui ne fut pas pour lui déplaire. Mais de là à réagir, il y avait encore un pas à franchir. Elle demeura immobile. Il s’enhardit à l’embrasser et la douceur de ses lèvres, leur tiédeur triomphèrent de son indécision. Elle se vit comme la petite branche brune roulée par le torrent et ouvrit ses lèvres. L’homme posa ses mains sur ses seins en murmurant « parisienne de velours » puis repris son baiser avec application et concentration. Elle mit ses bras autour de ses épaules délicieusement assouplie par le vin de cerise et les vagues de plaisir qui montaient en intensité. Il hasarda une main sous son pull, glissa un doigt dans son soutien gorge qu’il souleva pour découvrir ses seins qu’il embrassa goulument tandis qu’une de ses mains descendait vers son bas ventre.

Émilie avait une peau très blanche, fine et sensible qui réagissait formidablement à la caresse d’une main de velours sur un pantalon en velours passé sur une culotte en satin de soie. C’était ses tubulures vibratoires à elle sauf qu’elles ne se limitaient pas à son mont de Vénus mais recouvraient la totalité de son corps. Elle avait lu cette histoire de structure tubulaire qui propage les ondes vibratoires sur un site anti-circoncision qui expliquait, discours scientifique à l’appui, que le prépuce n’était pas de la peau ordinaire mais un organe complexe indispensable au plaisir de l’homme. Elle n’avait pas vraiment d’opinion sur la question mais c’était intéressant et plutôt convaincant. Pour sa part, elle pouvait éprouver de fortes sensations ondulatoires sous les caresses bien que l’organe principal de sa jouissance fut, comme pour de nombreuses femmes, le cerveau. Or Ken avait parlé à son cerveau en lui montrant sa petite branche de manganèse prisonnière du cristal et en lui révélant la poétique de son inspiration. Alors même qu’elle n’était pas prête à prendre des initiatives, elle était devenue plus réceptive et sensible à ses très entreprenantes entreprises.

Maintenant, Ken s’était agenouillé à ses pieds et essayait de faire glisser son pantalon de velours sur ses cuisses. Elle ne coopéra pas beaucoup, encore incertaine quant à ses projets. Et puis, il n’était pas question qu’elle écarta les cuisses comme une chienne en chaleur. Ken plongea son visage entre ses cuisses et commença à lécher sa culotte de plus en plus frénétiquement tandis qu’elle tripotait mollement ses cheveux fins dans l’idée de ne pas le laisser seul à l’étage inférieur. Dans le même temps, elle ressentait une grande solitude comme c’est souvent le cas dans les cunnilingus. Le 69 est une bonne alternative à ce sentiment puisque chacun des partenaires s’occupe de l’autre dans le méli mélo. Émilie avait du mal à diriger les opérations engoncée dans une sorte de pudeur contradictoire avec son esprit d’aventurière. Elle voulait parce qu’elle en avait envie, elle assumait mal empêtrée qu’elle était dans un fatras de principes moraux, sociaux et religieux. Se laisser aller n’était pas son fort. Elle devait toujours garder le contrôle et malgré elle. Elle aurait bien aimé lâcher prise mais cela lui était impossible car il y avait toujours en elle une grande Émilie autoritaire qui regardait une petite Émilie joueuse et spontanée. Certains appellent cette présence intime le surmoi mais Émilie aimait se représenter en matriochka, la poupée russe gigogne en bois léger de Kokhloma.

Au cours de ses aventures sexuelles, Émilie avait été surprise de constater que pratiquement tous les hommes, indépendamment de leur âge, de leur culture ou de leur race, étaient dingues de sa chatte et fous de la lécher. Le cunnilingus était l’étape obligée de tous les rapports sexuels qu’elle avait connus et elle s’en étonnait encore. Pourtant, cela ne lui procurait pas de grand plaisir car peu savaient s’y prendre avec elle et aucun ne s’enquérait de ses envies ni de ses goûts. Elle ignorait s’ils le faisaient pour se satisfaire eux-mêmes ou pour lui donner du plaisir persuadés qu’ils étaient que c’était comme cela qu’ils devaient s’y prendre. Dans le doute, elle laissait faire. L’homme est un drôle d’animal. Soit il est persuadé de la justesse de ses actes, soit, timoré, il demande à sa partenaire ce qu’elle désire. Peu d’entre eux prennent des initiatives heureuses en se basant sur l’observation, l’écoute et la réaction. Émilie ne pouvait pas dire et décrire ce dont elle avait envie car dire simplement les choses lui était impossible et au mieux pouvait elle faire des allusions et, surtout pousser de gros soupirs bruyants et des gémissements quand les manipulations lui seyaient. Émilie aimait faire l’amour comme si de rien n’était dans la fusion et la passion. Elle n’avait pas en tête de modèle prédéfini et prisait avant tout ce qu’elle nommait le bain d’homme quand baisers, caresses, pression, enlacements se complètent et s’enchainent dans la frénésie d’intenses étreintes rythmées par les soupirs, les halètements et les râles. Le feu aux fesses et un peu de sueur homogénéisent et patinent l’ensemble.

Ken la léchait avec appétit et elle se laissait faire sans ressentir de plaisir extrême et de temps en temps il lui faisait mal en prenant son clitoris à rebrousse poil. Elle tripotait ses cheveux, un peu par pitié, pour participer en attendant que ça se passe. Le pauvre, il se donnait du mal. Ce n’était pas franchement désagréable car pour elle, le plaisir était complexe et ne se limitait pas au tripotage de l’une ou l’autre partie de son corps. Il y avait ce qu’elle ressentait physiquement, l’idée qu’elle s’en faisait, les pensées et les images qui l’envahissaient, le discours de son corps et la synergie avec cet individu étrange dont la langue farfouillait dans sa vulve avec enthousiasme. Que les hommes ont donc des mœurs bizarres.

Le vent d’hiver soufflait fort et elle entendait un arbre griffer frénétiquement de ses branches les planches de la façade arrière du logis. La situation était inédite pour elle et, n’ayant pu distinguer dans la nuit la topographie des lieux elle s’imaginait isolée dans une cabane au fond des bois. Le mugissement du climat qui s’emballait au dehors ajoutait une note dramatique à la situation déjà quelque peu mouvementée. Le pantalon de velours était tombé, la culotte en satin avait suivi, le pull était retroussé, le soutien-gorge était roulé sur les épaules et les cheveux étaient en bataille. Le pantalon de Ken avait chuté sur ses chevilles et quand il se releva pour l’entrainer dans sa chambre il ne portait plus que son caleçon et sa chemise. Elle s’assit sur le rebord du lit pour se débarrasser de ce qu’il lui restait d’oripeaux et s’enfonça sous la couette sombre le cœur battant tandis que l’homme faisait un tour à la salle de bains. Il revint nu pour s’allonger lascivement à ses côtés et la douce bagarre repris son cours endiablé. Baisers, caresses, étreintes, il roulait sur elle et elle roulait sur lui enlacés comme en un seul corps. Lorsque Ken décida de la pénétrer il enfila habilement un préservatif sans rompre le contact et lui appliqua une couche de gel sur la vulve. C’était froid. Elle n’avait rien demandé et apprécia la haute technicité discrète mais efficace de son partenaire. Elle avait déjà expérimenté maintes fois le pragmatisme prophylactique des américains qui ne faisaient pas de chichis, au contraire des français pour assurer une protection efficace contre les bébés et les maladies. Il immisça son pénis entre ses petites lèvres et, pour la première fois depuis le commencement de leurs ébats, elle mit la main à la pâte. Elle fut surprise de sentir sous ses doigts un engin très fin, pointu et très dur. Il était circoncis et son érection solide tendait sa peau à l’extrême. Le sexe était petit par rapport à la moyenne mais vigoureux et brave à la tâche. A priori, elle ne portait pas grand intérêt pour les comparaisons de taille de zizi comme les affectionnent les garçons mais il lui était difficile de ne pas constater spontanément que l’engin était particulièrement développé ou sous développé. Pour consoler les petits garçons, on leur raconte qu’il vaut mieux en avoir une petite courageuse qu’une grosse besogneuse. Ce n’était pas l’avis d’Émilie qui préférait les moyennes moelleuses, subtiles et attentionnées. Heureusement pour ces messieurs qui attachent tant d’importance à la chose, c’était quand même le cas de figure le plus courant. Émilie avait beaucoup bourlingué sur les vagues des corps désirants des mâles et détenait un bon échantillonnage de leurs manies et anatomie.

Émilie n’avait jamais connu l’orgasme avec un homme et ça chagrinait beaucoup ses partenaires qui semblaient terriblement frustrés de ne pas obtenir des résultats conformes à la courbe théorique du plaisir. Pour la plupart, la jouissance féminine ne pouvait pas fonctionner autrement que la jouissance masculine : désir, stimulation, excitation, montée en puissance explosant en orgasme accompagné d’éjaculation. Le schéma était pourtant assez grossier puisque nombre d’hommes avouaient ne pas s’y retrouver. Il y avait ceux qui éjaculaient sans orgasme et ceux qui n’éjaculaient pas avec orgasme et toute une gamme de réactions entre les deux. Elle avait rencontré des éjaculateurs précoces, des types capables de limer tout une nuit sans éjaculer, d’autres qui n’arrivaient pas à bander, d’autres qui éjaculaient après quelques va et vient et remettaient le couvert dans les minutes suivantes et à plusieurs reprises et tous ceux qui s’endorment après vingt minutes d’effort.

Émilie s’était inquiétée très tôt de ne pas connaitre toutes les sensations décrites en long et en large dans la littérature de tous niveaux. Vers 20 ans, elle avait fait part de ses inquiétudes à une amie plus âgée qui lui avait dit que si elle éprouvait du plaisir, elle n’avait aucune raison de se poser d’autres questions sur son fonctionnement. Et du plaisir, Émilie n’en manquait pas au point parfois de se sentir honteuse de mouiller si facilement. Elle avait même consulté un gynécologue qui lui avait dit que c’était sa nature et non une pathologie. A l’époque, elle lui en avait voulu car elle n’était pas capable d’entendre cette évidence qui avait été formulée sans tact. Les années passant, elle s’était réjouie de cet avantage et attristée de cet inconvénient car elle était insatiable, ce qui semblait décourager ces messieurs qui ne revenaient pas à son auberge qu’elle pensait accueillante et chaleureuse. Mais que cherchaient-ils d’autre ces bougres qui semblaient pourtant si satisfaits dans ses bras pendant l’action? Émilie en avait une certaine idée, ils faisaient la guerre aux femmes et voulaient la dominer. Ils le faisaient naturellement et sans se poser de question. Nombreux étaient ceux qui l’avaient montée comme une pouliche, qui l’avaient tournée et retournée comme une crêpe, qui lui relevaient les cuisses selon leur bon plaisir, qui d’office tentaient de lui fourrer leur pénis dans la bouche, qui prenaient sa main pour se masturber à leur rythme, qui lui demandaient de les chevaucher sans qu’ils aient à faire le moindre effort ni qu’ils se soucient de participer tant soit peu à la chevauchée qui n’avait alors rien de fantastique pour elle. Elle en retirait l’impression désagréable qu’ils auraient pu faire la même chose avec n’importe quelle autre femme, avec une poupée gonflable ou une chèvre. Elle ne se sentait pas respectée, ni appréciée et encore moins aimée. Aimée. Aimer. Ah, l’amour !…C’était un mot assez creux pour Émilie qui ne se retrouvait pas du tout dans les pages de littérature dévolues au sujet. Éluard et Elsa ne l’émouvaient pas pour deux sous. Elle préférait Louise Labbé, baise moi baise moi encore qui reflétait presque exactement ce qu’elle-même ressentait, une totale collusion entre la passion physique et l’émotion mentale. Elle se retrouvait aussi dans l’héroïne du « Lys rouge » d’Anatole France qu’il avait créé en se nourrissant des confidences que lui faisaient les nombreuses maitresses qu’il séduisait et abandonnait.

Émilie aimait d’abord avec son corps, ensuite avec sa tête, ou avec son corps et sa tête en même temps. Son attirance pour un homme s’exprimait en premier par une irradiation localisée en son bas-ventre au niveau de l’utérus. Contrairement aux affirmations de Platon qui prétendait que l’utérus des femmes leur montait à la tête pour les rendre hystériques, l’utérus d’Émilie restait bien en place et son désir lui se baladait dans toutes les parties de son corps, de la racine des cheveux à la pointe des orteils. Il lui était même arrivé d’en être douloureuse tant les sensations étaient intenses. Elle aimait quand elle avait envie de baiser et elle baisait quand elle aimait. L’amour platonique, mais quelle idée se disait-elle. Elle ne connaissait que l’amour charnel qui lui montait à la tète. Quand elle désirait, elle aimait, pour une heure, une nuit, trois jours, quelques semaines, trois mois, cinq ans. Cinq ans avait toujours été la limite fatidique de ses relations amoureuses et elle n’avait jamais dépassé ce cap sauf pour une relation très virtuelle et un peu réelle pour relancer la machine avec un marquis de contes de fée. Gonzague fut le seul véritable homme de sa vie. Pas réel, véritable.

Elle souriait ironiquement en elle-même, songeant aux hommes qui se souciaient tellement de ses orgasmes mais fuyaient devant l’immensité de ses sensualités. Ils désiraient qu’elle jouisse à l’image de leur propre physiologie et s’affolaient de ce qu’elle pu éprouver autre chose. Hors de la bandaison et de l’éjaculation, point de salut. Émilie était persuadée que les hommes cherchaient à circonvenir les femmes par jalousie et, à son insu, un infirmier sénégalais le lui avait confirmé en lui expliquant le plus sérieusement du monde que si on excisait les femmes, c’est parce qu’on savait que leur désir était extrêmement puissant et que si elles en jouissaient librement elles ne s’occuperaient plus ni de leurs enfants ni de leur maison. Il avait conclu en disant : on leur coupe le clitoris et comme ça, c’est fini. Lumineux, Docteur Watson, avait pensé Émilie.

Ken avait eu sa dose et s’arracha brusquement à la couche sans dessus dessous en s’exclamant qu’il avait besoin de créer. Il se vêtit sommairement tandis qu’elle revêtait un peignoir et descendit fourrager dans son basement d’où il remonta avec une planche, de la pâte à modeler et des ciseaux de sculpteur. Il commença frénétiquement à pétrir le mastic rose et s’affaira sans un mot sur un projet qu’il était le seul à connaître tandis qu’elle regardait, ne pouvant rien faire d’autre. Elle se demandait ce qu’il allait bien modeler et, au bout d’une heure, sa curiosité fut enfin satisfaite. La découverte de la création de Ken la plongea dans un mélange de stupeur et de presque fou rire. L’œuvre d’art était un ventre assorti de hauts de cuisses largement écartés qui révélaient une vulve surdimensionnée. Les artistes, elle en avait rencontré beaucoup, presque tous obsédés par leur bistouquette. Rien de nouveau sous le soleil si l’on en juge par les fresques de Pompéi, les croquis du grand Léonard, les dessins de Dali et Picasso et puis les contemporains conceptuels qui peignent avec leur sperme ou moulent leur machin. Elle avait d’ailleurs enregistré la présence de plusieurs nus accrochés autour du lit de Ken mais rien dans ses verres soufflés ne lui avait indiqué qu’il donnait dans le genre éternel de l’érotoporno. La différence entre érotisme et pornographie reposait sur le fil solide de la poésie. Elle avait une conception très personnelle de cette poésie puisqu’elle mettait au rayon de l’érotisme le baiser volé de Boucher et l’origine du monde de Courbet et au rayon de la pornographie les grosses verges rouges de Pompéi et les coïts de Trémois. Emilie n’aimait pas la manière dont les hommes représentent ce qu’ils nomment amour mais qui tient surtout de la copulation fonctionnelle à leur seul profit. Elle y voyait une volonté de soumettre les femmes à leurs envies en décidant pour elles de ce qui était bon, de ce qu’elles souhaitaient quand ils ne pensaient qu’à satisfaire leurs pulsions et leurs besoins. Rares étaient ceux qui savaient se mettre à l’écoute et échanger. Elle se souvenait de Gonzague qui lui avait dit un jour après l’amour il est dommage qu’on soit obligé de faire ça pour exprimer sa tendresse. Elle trouva cela d’autant plus mignon que Gonzague était un queutard. Elle était enchantée par les contradictions de ce mâle au cœur de femme. Elle l’aimait encore. Il l’appelait une fois par an pour relancer ses émois en lui disant qu’il pensait à elle tous les jours. Ca ne mangeait pas de pain. Elle n’était pas dupe de sa désinvolture perverse mais il lui avait donné tellement de plaisir qu’elle ne pouvait pas lui en vouloir. Elle était indulgente sans avoir à se forcer vis-à-vis de ce vieil adolescent qui lui avait fait du bien à peu de frais. Il l’avait surprise un jour en lui disant à brûle pourpoint j’ai une chance folle de vous avoir rencontrée et elle pensait de même. Gonzague avait luit comme un astre dans le torrent de malheurs qui l’avait charriée.

Émilie ne détestait pas les hommes malgré ses déboires amoureux. Elle aimait leur odeur et toute la paraphernalia dont ils usent. Déjà petite fille elle campait auprès des hommes de la famille lorsqu’ils se rasaient dans la salle de bain suivant attentivement les gestes techniques et précis effectués avec des outils dédiés dont certains, comme le savon à barbe ou les lames de rasoir enveloppées dans des papiers aux couleurs vives lui évoquaient des friandises. Le blaireau, le coupe-chou que l’on aiguise sur une épaisse bande de cuir patiné, le cristal d’alun pour coaguler les petites coupures. Elle reniflait l’eau de Cologne dont ils s’aspergeaient, la vraie aux senteurs fraîches d’agrumes. Quand elle accompagnait son père chez son tailleur elle trouvait amusant qu’on lui demande s’il portait à gauche ou à droite, surtout parce qu’elle ne comprenait pas ce que ça voulait dire sauf que c’était important. Elle s’amusait des accessoires indispensables que ces messieurs arborent comme ces petits bouts de soie qu’ils nouent autour de leur cou, cet insigne coloré de leur virilité qui tranche souvent et intentionnellement avec la sobriété du reste de leur accoutrement. La cravate était souvent une signature personnelle avec laquelle ils se permettaient d’afficher conventionnellement leurs idées, leur fantaisie ou leur appartenance. Une rosette ou un insigne ne leur suffisait pas. La cravate avait aussi un intérêt secondaire non négligeable, elle permettait de faire des cadeaux sans avoir trop à réfléchir, pour un prix raisonnable tout en joignant l’utile à l’agréable. Elle était particulièrement amusée par les bellâtres qui arborent un nœud papillon, les professeurs de médecine en particulier. Elle se souvenait en souriant du Professeur Lejeune, officiellement inventeur de la trisomie 21 et fanatique adversaire de l’avortement qui avait organisé une conférence de son association « Laissez les vivre » à l’Institut catholique de la rue D’Assas. Elle s’y était rendue pour protester. L’amphi étant plein, le bel homme au nœud papillon paradait sur son estrade en se frottant les mains, fier d’avoir rempli l’amphi d’admirateurs, enfin le croyait-il car, lorsque dès les premières phrases de son discours il affirma qu’une femme est comme une automobile, qu’une femme enceinte avortant était comparable à un conducteur tuant son passager, la majorité des personnes présentes, pour la plupart des militantes féministes et des étudiants en médecine, se leva scandalisée en scandant nous ne sommes pas des automobiles et descendit dans l’arène pour jeter à la figure du bellâtre du moult de veau et du persil en criant désolée docteur, j’ai avorté. Le persil étant là pour rappeler que des milliers de femmes mouraient de tétanos pour avoir introduit une queue de persil dans leur utérus, laquelle en pourrissant devait provoquer une fausse couche. Au cours des âges, des millions de femmes étaient mortes d’avoir tenté d’avorter avec des méthodes dangereuses et barbares. L’eau distillée injectée dans l’utérus, toutes sortes de potions toxiques et dégoutantes, une aiguille à tricoter, des coups violents sur le ventre, des sauts dans le vide et Émilie pensait qu’il était inhumain et cruel de ne pas tenir compte de cette sordide réalité. Elle se souvenait encore comment elle avait été éjectée de l’amphi manu militari par des gros bras bigots qui lui avaient tordu le poignet. Le fœtus leur importait plus qu’une femme en chair et en os qui s’opposait à leur diktat. Les lois de la guerre. La vie des miens est sacrée et j’ai le droit de massacrer autrui pour la protéger. Votre vie ne vaut pas la mienne. Au nom de la Vie, je tue en toute justice.

Émilie aimait regarder une pomme d’Adam monter et descendre sous le menton pendant qu’un homme dont la voix aux tonalités graves vibrait jusque dans son ventre, elle aimait caresser leurs cuisses aux muscles longs, fermes et fins qui se contractent sous une peau soyeuse, elle prisait leurs longs bras qui l’enveloppaient totalement et leur détermination à dire ou faire des choses sans trop se poser de questions en suivant des théories et des usages patriarcaux. Elle ne les enviait pas pour autant et plaignait ceux qui étaient contraints à des tâches ingrates, comme les déménageurs ou les mineurs ou comme les bouchers, les charcutiers et les chirurgiens. Elle plaignait les militaires comme ceux des tranchées de la Grande guerre qui avaient souffert le froid, la faim et la peur avant d’être exterminés par millions, ceux qui avaient connu la torture et ceux qui avaient torturé dans les odeurs de merde et de sang dans les affrontements des campagnes militaires plus récentes. Elle n’avait pas de pitié pour les bourreaux mais pour leurs petites mains qui avaient agi sous contrainte. Elle éprouvait de la compassion à voir des hommes étaler du bitume puant en plein été, prendre des risques incroyables sur des échafaudages volants, ou à se faire démolir sur des rings pour obtenir gloire et richesse. Elle était persuadée que la méchanceté des hommes était la conséquence des sales boulots que la société leur attribuait.

Émilie félicita Ken pour le réalisme de sa sculpture, toute rose et obscène mais n’osa pas lui demander s’il avait utilisé sa pâte à empreintes pour prothèses de dentiste car cela aurai été insolent. Le vent soufflait toujours très fort et le réveil sonna. Il était 3 heures du matin. Ken avait pensé à tout. Il était temps qu’il la reconduise à son hôtel. Elle prit une douche dans la baignoire qui raisonnait comme un tambour sous la pluie d’eau chaude, se sécha et se rhabilla. Quelques retouches de cosmétiques sur le visage et elle retrouva Ken fin prêt devant la porte. Ils sortirent dans la nuit venteuse et glacée et montèrent dans la berline rouge. Émilie faisait la conversation, histoire de détendre l’atmosphère car elle sentait que son amant était quelque peu contrarié de devoir faire son devoir en la raccompagnant. Elle décida qu’il n’était pas gentil mais seulement sympa et elle le lui dit. You are nice, not kind. Il ne sembla pas apprécier, confirmant son impression. Qu’importe, elle avait pris son bain d’homme avec satisfaction, elle n’avait pas fini d’en digérer les délices dont le souvenir tiède pour longtemps la soutiendrait pour assurer son rôle de gentille fille prévenante et enjouée auprès d’une mère exigeante et ingrate. La voiture roulait tranquillement dans la nuit sombre au milieu des champs nus de l’Illinois hivernal. Il faisait doux dans cette coquille ambulante et elle restait aux aguets du moindre repaire géographique mais il n’y en avait point. Finalement, ils arrivèrent à Okawville et Ken s’arrêta devant l’hôtel faiblement éclairé, laissa le moteur tourner le temps de sortir, de faire le tour de son auto pour lui ouvrir la porte. Elle se releva, ils s’embrassèrent rapidement sur la bouche pour se dire au revoir et elle grimpa les marches du perron sans se retourner. Elle entendit le moteur de la voiture s’emballer et s’éloigner dans l’immense silence de la nuit étale. Elle descendit vers sa chambre avec une pensée pour la dame blanche qu’elle espérait ne pas rencontrer dans les couloirs pour ne pas avoir à faire la conversation. Elle ouvrit délicatement la porte, vit que sa mère dormait profondément, se déshabilla rapidement pour s’affaler dans son lit, tira les couvertures jusque sous son menton, et se laissa sombrer de toute sa masse dans un sommeil profond adouci par les ricochets des frissons qui avaient électrisé son corps.

XI-Samedi, Nat suite et fin

Nat n’avait pas donné signe de vie depuis sa provocation et Emilie restait sur sa faim. Elle le pensait libre et trouvait dommage de ne pas donner une suite à sa si charmante invite. Son Can I kiss you s’était logé dans sa tête et elle ne parvenait pas à se défaire du trouble qu’il lui avait procuré. Il n’y avait qu’une manière de mettre fin à cette légère obsession, consommer le plat principal. Elle devait absolument revoir Nat, l’entendre, le toucher, découvrir ses secrets d’homme. Ce n’était pas un coup de foudre mais une sorte d’addiction. Elle était en manque.

Elle décida que Nat ne s’en tirerait pas comme ça et elle le lui écrivit. Internet ne l’inhibait pas le moins du monde et elle en usait à sa guise. Vous avez réveillé le volcan assoupi en moi et maintenant, quelle est la suite ? Il répondit qu’il la rappellerait incessamment ce qui lui déplut, aussi repartit-elle à l’attaque. Je serai votre geisha, je vous comblerai d’attention, je serai votre Shéhérazade je vous conterai des histoires, je serai votre Socrate et vous accoucherai de vos tourments. Elle redoublait de miels et de sourire en frappant son clavier, déterminée à les transportationner jusque dans son ventre qui disait oui quand sa raison disait non. Il craqua et lui répondit qu’il viendrait la voir le lendemain soir. Elle en fut folle de joie. Elle avait gagné la seconde manche mais, surtout, elle avait besoin d’assouvir son désir charnel et de calmer la violente éruption de son volcan intérieur.

Afin de ne pas s’appesantir sur la trainée de queue de comète de Sam et Ken, elle se devait d’aller de l’avant en attaquant Nat qui n’avait pas finit son job. Tant qu’il y a de l’espoir, il y a de la vie. Bougez, bougeons se disait-elle. Il sera toujours temps d’aviser aimait-elle à répéter. Qui a dit il y a un temps vivre et un temps témoigner de vivre ? Cocteau ? En matière de séduction, action. On réfléchit après même s’il faut penser ses plaies.

Elle ne serait jamais allée chercher Nat s’il ne l’avait pas cherchée. Dignité et opportunité obligent. Le gueux, qu’il s’exécute. Et au fur et à mesure que la mayonnaise montait, l’entreprise prenait de l’importance tandis que la finalité perdait ses formes. Quand on a longtemps marché, on ne pense plus qu’à se reposer et, d’ailleurs, pense-t-on ? On s’écroule, on se détend, on oublie ses efforts et les douleurs qui l’accompagnent, on jouit du repos.

Pour l’heure, Emilie fonçait et faisait marcher Nat. Il l’avait allumée, il devait assumer et cette idée l’amusait beaucoup car à partir de son adolescence elle avait été harcelée par des types qui la faisaient chanter en l’accusant d’être une allumeuse, ce qu’elle ne comprenait pas car elle était naturelle et n’avait aucune intention de provocation quand ses yeux gris brillaient d’amusement, qu’elle se lançait avec esprit dans des joutes verbales et qu’elle souriait et riait spontanément et franchement  à tout propos. Elle était comme ça et ne cherchait pas à faire bander les garçons mais lorsqu’ils bandaient, alors ils l’en rendaient responsable et exigeaient qu’elle se soumette à leur désir impérieux et irrépressible. Elle était coupable et devait se racheter en passant à la casserole. Adolescente, sa réputation d’allumeuse la blessait profondément car on lui faisait comprendre que c’était mal, que c’était une faute et qu’elle devait la réparer en se soumettant au désir des hommes. De toutes façons, qu’elle couche ou pas, elle ne serait jamais qu’une salope à leurs yeux. Pendant des années elle vécut dans la hantise d’être draguée, déshabillée du regard, suivie, importunée lourdement, insultée, giflée quand elle refusait des avances, violée, piégée, manipulée, elle en avait vu de toutes les couleurs. Salope, soulève tes jupes, montre tes cuisses, ça dégouline. Gravos, trou monté sur deux pattes. Elle avait du apprendre à baisser les yeux, à ne pas plaisanter avec n’importe qui, à ne pas parler avec n’importe qui et à réfréner sa spontanéité. Aussi n’eut-elle pas de scrupules à donner une gentille leçon à Nat l’allumeur en souvenir de ses années d’oppression machiste. Loin d’elle l’ide de violer Nat et de l’obliger à faire des choses contre son gré en le mettant en état de sujétion ou en le manipulant. Son arme était la douce persuasion de la séduction persistante par la fantaisie et les mots. C’était un jeu et s’il voulait participer ils s’amuseraient ensemble.

Elle envoya tant de messages loufoques à Nat qu’il finit par accepter de jouer avec elle et il annonça sa venue. Le rendez-vous fut fixé pour le dernier soir du séjour d’Emilie à Okawville et elle se dit qu’elle allait prendre son dernier bain d’homme en beauté. Enfin, si les conditions ‘y prêtaient car elle ne pouvait pas prévoir ses réactions face à Nat.

A la fin d’une journée banale et quelque peu ennuyeuse, elle se prépara pour le Date, le rendez-vous. Elle revêtit un jean sur un slip et un soutien gorge en dentelle vert d’eau, un chemisier cintré en soie gris mercure, une veste en grosse laine moutarde à chevrons, des chaussettes et des chaussures noires. Une tenue à la fois élégante et confortable comme elle les aimait. Elle attacha son collier de corail orangé à son cou et fixa les boucles d’oreilles assorties, mis sa bague de corail à la main droite et une bague d’argent évoquant des vagues à la main gauche. Elle choisit Miss Dior plutôt que Joy qui était un parfum plus sophistiqué que le premier. Elle se coiffa ave un peu de gel pour renforcer l’ondulation naturelle de ses cheveux, grisa ses yeux au khôl gris, frotta ses pommettes avec un rouge à lèvre corail dont elle enduisit ses lèvres, se poudra et admira l’harmonie de son chemisier gris avec les touches de corail. Comme elle se plaisait ainsi, elle se sentait sûre d’elle et détendue. Une dernière vérification du contenu de son petit sac en box noir et elle était prête. Nat était très ponctuel. La réception la prévint de son arrivée à l’heure prévue, 19H. Il ne restait plus qu’à dire au revoir à la mère qui était en grande conversation au bord de la piscine avec ses nouveaux amis de Kansas City mais qui fit tout de même une réflexion de principe ne rentre pas trop tard Emilie. Même à 60 ans, on n’avait pas le droit de rentrer « trop tard ». Emilie salua la compagnie et gagna le lobby où Nat l’attendait en feuilletant la documentation touristique. Il demanda un café et elle lui indiqua les cafetières pleines à côté du desk. Elle se joignit à lui, il lui dit qu’il souhaiter lui montrer la maison où il venait de s’installer. Il précisa qu’elle verrait les peintures de sa sœur dont il était très fier. Elle ne s’était pas attendu à autre chose et surtout pas qu’il lui dise comme elle l’avait déjà entendu en d’autres circonstances on va baiser, Emilie ? On restait entre gens de bonne compagnie même si les intentions étaient transparentes. Elle savait qu’elle l’avait chauffé à blanc avec ses délires littéraires mais il n’en montrait rien. Elle appréciait sa discrétion et sa retenue.

Ils montèrent dans la petite voiture jaune vif qui roula pendant longtemps dans la campagne déserte jusqu’à ce qu’ils pénètrent dans un coquet ensemble résidentiel et s’arrêtent devant une maison d’apparence fort banale. Nat rangea sa voiture dans le garage à ouverture télécommandée et la guida vers la porte qui débouchait sur le basement meublé d’étagères chargées de cartons. Le lieu était dépouillé et il lui expliqua qu’il n’avait pas encore eu le temps de l’aménager. Il la conduisit vers le rez de chaussée dans le double living qu’elle trouva sinistre avec ses plantes flétries qui courbaient la tête. Gris, noir, marron clair et marron foncé dominaient, le lieu respirait le manque d’imagination et de sensualité. Nat lui montra les tableaux de sa sœur accrochés au mur. Elle s’efforça de les commenter gentiment, oui la facture était subtile, oui elle était dans la peinture, oui elle avait du talent. Emilie avait visité beaucoup de musées et avait connu plusieurs peintres, elle avait une certaine connaissance des arts plastiques, pouvait apprécier la patte de l’artiste, ses qualités techniques mais était rarement séduite par les tableaux qu’elle trouvait laids le plus souvent. Les délires des artistes ne la touchaient guère et elle était surtout sensible aux couleurs comme chez Kandinsky, au sujet comme dans les natures mortes flamandes ou celles de Louise Moillon et de Chardin, aux formes comme dans l’école contemporaine des aborigènes d’Australie qu’elle avait vus accrochés au Musée du quai Branly, souvenir qui la mettait en colère. Ce n’est pas parce qu’ils s’inspiraient de leurs rêves traditionnels de la création du monde qu’il fallait les ranger parmi les curiosités ethnographiques. Elle garda ses réflexions pour elle-même et se contenta de souligner les qualités picturales des œuvres de sa petite sœur. Bien entendu, il lui répondit qu’elle avait peint des choses sublimes mais qu’il ne les avait pas en sa possession.

Ils s’étaient assis sur le canapé et il avait accepté qu’elle fume une cigarette, ce qui était tolérant et gentil. Il lui offrit du vin blanc et ils trinquèrent au succès de la peintre. Il se pencha vers elle, la prit délicatement par les épaules et déposa un baiser sur sa joue, ce qui lui plut. Il lui proposa de poursuivre la visite de la maison qui était de taille modeste. En haut de l’escalier, ils débouchèrent sur un large palier qui faisait office de bureau avec un ordinateur, des étagères remplies de quelques livres, surtout des dictionnaires, des ouvrages techniques et de référence. Puis il la conduisit vers la chambre où trônait un immense lit recouvert d’un tissu gris foncé. Les murs étaient nus. Sur une commode reposaient des photos de ses filles. Quel désert, comme c’est impersonnel pensa-t-elle tout en disant à haute voix que la chambre était agréable avec sa fenêtre donnant sur un bouquet de pins. Il la prit par la taille, la serra contre lui et l’embrassa. C’était agréable et ils demeurèrent ainsi échangeant caresses et baisers pendant de longs instants. Elle éprouva le besoin de faire une pause. Elle avait longuement attendu ce moment et maintenant qu’il était arrivé, elle avait besoin de le savourer en prenant son temps. Elle se dégagea en s’excusant et demanda à redescendre au salon pour fumer une cigarette et finir son verre. Il la regarda surpris mais l’invita à satisfaire son envie. Ils redescendirent en papotant légèrement. Il reprit son couplet sur son divorce, la pension alimentaire exagérée, le machiavélisme de son ex et toutes les difficultés qu’il avait traversées dans l’épreuve. Alors, sans savoir vraiment pourquoi, elle lui raconta l’histoire de Lilith. Il écarquillait les oreilles, dubitatif car il n’en avait jamais entendu parler, lui un juif peu pratiquant mais surtout très attaché à sa culture d’origine. Ce n’était pas vraiment étonnant puisque Lilith est mentionnée dans la Kabbale et non dans la Torah mais pourtant elle est citée dans les conte hassidiques de Martin Buber : l’homme qui dort seul doit disposer devant la porte de sa chambre des herbes tressées afin de décourager Lilith de profiter de son sommeil pour y planter des désirs onanistes néfastes à la procréation. Emilie pour sa part adorait ce conte antique qui rendait justice aux femmes et remettait sérieusement en cause la suprématie masculine dans les affaires divines.

A l’image de Shéhérazade, Emilie voulait prolonger le suspense pour reculer le moment ou Nat ne lui couperait pas la tête mais où il couperait la relation. Aussi posa-t-elle ses lèvres sur celles de Nat pour reprendre le cours du tourbillon émotionnel là où elles avaient été interrompues. Ils remontèrent dans la chambre, se roulèrent sur le lit, se caressèrent, se déshabillèrent, se frottèrent l’un contre l’autre et finirent par s’entrepénétrer avec fougue et délices. Nat n’était pas vraiment sensuel, encore moins imaginatif ou romantique mais sérieux dans le labeur. Curieusement, comme Ken, il était équipé d’un petit engin dont il faisait toutefois bon usage. Comme quoi pensait Emilie, ce n’est pas parce qu’on a un gros nez, une grosse voix et toutes les apparences du pouvoir viril qu’on dispose d’un gros pénis. La découverte du corps de l’autre avec toutes ses particularités faisait d’ailleurs partie de l’intérêt des rencontres. Emilie appréciait les surprises même lorsqu’elles n’étaient pas fantastiques. La surprise en soi est un agrément.

Satisfaite de son bain d’homme, Emilie se redressa sur son séant interpellant Nat qui commençait à s’assoupir après son intermède sportif. Elle lui proposa son conte et comme il aimait l’écouter, il se redressa à son tour, tout ouïe. Elle lui caressa délicatement l’épaule et commença son récit.

Dieu avait pétri une boule de glaise pour créer à son image un homme, Adam et une femme, Lilith. Il les avait créés égaux mais à peine animé, Adam chercha à soumettre Lilith et lui imposer ses désirs, à savoir la position du missionnaire. Lilith scandalisée fit appel à Dieu qui sermonna Adam sans résultat. Alors Lilith  invoqua son nom, des ailes lui poussèrent et elle s’envola vers la Mer rouge où l’accueilli Satan. Là elle s’amusa avec lui et donna naissance à une kyrielle de petits démons. Pendant ce temps, Adam pleurnichait auprès de Yahvé qui n’ayant plus de glaise originelle ne trouva pas d’autre solution que de créer une moitié d’homme avec l’une de ses côtes. C’est ainsi qu’Ève apparut aux yeux d’Adam et qu’elle se soumit naturellement à sa loi car elle était une partie de l’homme. Lilith vexée et déçue par le comportement du Dieu chercha vengeance en venant hanter Adam et Ève pendant leur sommeil. Pire, elle exsanguinait tous les nouveaux nés qui naissaient de leur ébats et de ceux de leur descendance. Le Tout puissant qui avait failli dans cette affaire était bien ennuyé. Aussi envoya-t-il ses trois meilleurs anges messagers auprès de la rebelle : Senoy, Sansenoy et Semangeloff. Il les chargea de lui proposer un marché. Elle mènerait tranquillement sa vie avec ses démons mais en échange elle devrait laisser Adam tranquille et respecter la vie des nouveau-nés. Lilith accepta, sa liberté étant sans prix. Elle promit aux trois anges qu’elle épargnerait tout nouveau né portant une amulette où seraient inscrits leur nom et Éloigne toi Lilith. Par contre, elle ne s’engagea pas sur ses visites à Adam et à sa descendance mâle.

Encore aujourd’hui, dans certaines communautés juives et orientales, les bébés portent des amulettes anti Lilith et les hommes la rendent toujours responsable des cartes de géographie qu’ils dessinent sur leurs draps pendant leur sommeil. La tradition juive enjoint aux femmes de ne pas laisser leurs hommes seuls afin de les protéger des tentations de Lilith.

Nat écarquillait les oreilles et restait sceptique sur l’existence de cette légende aussi se leva-t-il pour saisir son Encyclopédia Judaïca et, presque déçu, confirma à Emilie que la légende de Lilith y était bien mentionnée. Cependant il exprima son admiration pour sa grande culture. Elle avait marqué un point supplémentaire qui, à n’en pas douter, l’éloignerait d’elle. Elle ne savait que trop que la plupart des hommes acceptent mal les femmes plus cultivées et intelligentes qu’eux-mêmes. La geisha doit être parfaite mais on ne l’épouse jamais, on achète ses services et si on peut les avoir gratis, c’est encore mieux.

Il était fort tard dans la nuit, il fallait rentrer. Ils se douchèrent, se rhabillèrent et montèrent dans la petite voiture jaune pour regagner Okawville. Nat cracha alors le morceau.

La malice des hommes avait toujours épaté Emilie. Ils ne jouaient jamais franc, ils n’étaient pas fair play.

Nat n’avait pas parlé à Emilie de sa situation sentimentale et encore moins de ses projets matrimoniaux. Il n’avait mentionné que son divorce. Aussi quand il lui annonça qu’il avait trouvé sur JDate the woman who is right for me, la femme qui me convient, elle tomba des nues. Elle n’en fit toutefois pas un fromage car elle était accoutumée à la duplicité masculine. Comme elle s’était bien amusée avec lui et grâce à lui, il lui était difficile de lui tenir rigueur de son mensonge par omission. Dans la même situation, elle aurait pour sa part annoncé la couleur par une phrase du style je t’aime bien mais je ne suis pas disponible quitte à le voir s’enfuir sur le champ ; Sa franchise n’était pas nourrie par la morale mais le besoin d’avoir les coudées franches pour se livrer entièrement à son jeu de séduction. Les hommes sont bien différents, ils ont besoin de dissimuler, de manipuler, d’assujettir et de soumettre. Et ils ne le font pas seulement avec les femmes, ils le font aussi entre eux.

Le plus drôle pour Emilie était que Nat était persuadé de son honnêteté et de sa franchise maintenant qu’il lui expliquait qu’il n’était pas disponible à l’image de ces clients qui consomment un plat et nettoient leur assiette puis appellent le patron du restaurant pour lui demander un remboursement parce que ce n’était pas ce qu’ils avaient commandé.

Nat avait consommé Emilie et il lui expliquait franchement qu’il en resterait là. Ce qu’il ne pouvait pas comprendre, aveuglé par son égocentrisme, c’est que son attrait pour lui était limité à Can I kiss you ?

XII-Dimanche, Retour à Saint-Louis

Le séjour était terminé. Les bagages étaient faits et les deux femmes attendaient assises sur le rebord de leur lit que Gaétan vienne les chercher pour les ramener à Saint-Louis. Lucie s’impatientait. Il aurait dû être là à 11h et il était déjà 11h30. Elle demanda à sa fille d’appeler Hector qui se trouvait en Arizona, à l’autre bout du pays, afin qu’il tire les oreilles de Gaétan. Ce fut comme si elle avait reçu un coup de poignard dans la poitrine. Elle était là depuis près de trois mois à s’occuper exclusivement de sa mère, elle avait fait quotidiennement ses preuves, elle avait veillé sur elle jour et nuit mais la vieille n’avait pas confiance en elle. Pour une broutille telle qu’un retard de rendez-vous, il fallait en référer au fils chéri qui n’avait rien fait d’autre que compliquer les choses par sa présence symbolique et son absence réelle. Hector devait tout faire, il allait tout faire et il était investi d’une telle autorité fantasmatique que le monde s’arrêtait de tourner s’il ne disait pas un mot. Cet investissement irrationnel bloquait toute initiative et, surtout toute action. Emilie n’aurait pas eu ses jardins secrets vivants, soit elle aurait explosé et planté sa mère sur le champ, soit elle se serait jetée dans le Mississipi. Elle préféra se moquer de sa mère qui lui répondit que seul Hector avait de l’autorité sur Gaétan, ce qu’elle comprit comme un déni de sa propre autorité, de ses responsabilités, de ses compétences et de sa personne tout entière. Rien de nouveau même si elle avait espéré en ces circonstances où elle avait été objectivement indispensable que ses mérites fussent enfin reconnus. Une fois de plus elle comprit que même si elle avait gravit l’Annapurna pieds nus ou si elle avait été élue présidente de la république, sa mère et sa fratrie ne l’auraient pas davantage reconnue et respectée.

Elle se rappela une blague qui raconte qu’une femme est élue présidente des Zétazunis pour la première fois de l’histoire de la Fédération. Le jour de sa prise de fonction, de nombreuses personnes font son éloge solennel. Sa mère demande la parole pour dire que sa fille a certes des mérites mais que s’ils connaissaient son fils qui est docteur ils seraient encore plus émerveillés.

Finalement, Gaétan arriva vers midi, s’excusa de son retard suite à un imprévu et Lucie ne lui fit aucun reproche car elle avait déversé son sac poubelle sur sa fille. Il chargea les bagages dans la voiture et ils prirent la route dans la brume sous un ciel gris. Assise à l’arrière, Emilie se concentra sur le film de ses bains d’homme ne prêtant aucune attention à ce qui pouvait se dire à l’avant. Les yeux clos, elle fit semblant de dormir afin de ne pas être interrompue dans sa savoureuse activité mentale.

Comme souvent après un voyage, Lucie et Emilie furent heureuses de retrouver leur maison. Heureux celui qui, comme Ulysse a fait un beau voyage ….et puis est retourné plein d’usage et raison ….chantonnait Joachim du Bellay dans la tête d’Emilie. L’état de la mère s’était encore amélioré au cours de la semaine passée à Okawville peut-être grâce aux bains, peut-être grâce au temps ou tout simplement parce que, comme le lui avait dit une psy, les gens méchants durent longtemps. La vieille n’était pas à court de munitions et décida de se préparer une de ces bouillies infâmes mais saine dont elle avait l’habitude et qui lui avait manqué à l’hôtel. Elle parti s’affairer à la cuisine tandis que la fille défaisait sa valise et descendait le linge sale au basement où elle s’attarda avec une cigarette et ses pensées. Elle était contente de son séjour tout en se demandant si elle aurait du regretter de ne pas avoir rencontré la dame blanche. Aller à Okawville et ne pas la voir serait-il comparable à aller à Paris sans voir la Tour Eiffel ? A vrai dire, elle s’en moquait d’’autant plus qu’à son avis, s’il devait y avoir l’ombre d’une femme à l’Original Springs Hotel, alors ce devrait plutôt être la  courageuse et entreprenante Madame Schierbaum plutôt que cette Alma Schultze dont on ne savait rien et qui sentait plutôt l’oiseau de mauvais augure, une Lilith ailée, puisque sa disparition avait entrainé le suicide sanguinolent de son époux. Dans la mesure où la dame blanche n’avait jamais effrayé ceux qui l’avaient rencontrée, elle ne pouvait être qu’une figure positive, ce que Madame Schierbaum ne pouvait avoir manqué d’être. En effet, dans un monde où la plupart des affaires étaient aux mains des hommes, elle avait joué un rôle essentiel dans le lancement de la station thermale. Sacrée bonne femme, tout de même !

Emilie fut brutalement arrachée à ses pensées par la sirène du détecteur de fumée et la mise en route bourdonnante de l’extracteur de fumée. Une forte odeur de cramé envahit ses narines comme elle se précipitait vers l’étage. Dans le brouillard épais de la cuisine, elle découvrit que la casserole de bouillie était complètement carbonisée. Elle éteignit le bruleur et chercha sa mère qu’elle trouva allongée sur son lit tranquillement occupée à lire la vie de Luther. Elle avait oublié la casserole sur le feu et ignoré l’odeur pourtant intense qui aurait du l’alerter. Emilie en conclut que malgré les apparences, le rétablissement de la mère n’était pas total et qu’il fallait tenir compte de ses absences. Comme de nombreuses personnes âgées qui sauvent les apparences elle ne pouvait pas assurer son autonomie. Une partie de son cerveau ne pouvait plus suivre les décisions de l’autre. Elle nécessitait une surveillance constante et il faudrait prendre des dispositions pour ne pas la laisser seule après son départ. Elle appela Renée au téléphone qui en convint et assura qu’elle viendrait la chercher, qu’elle vendrait la maison pour payer sa pension dans une maison de retraite près de son domicile en Californie. Emilie s’en étonna, elle s’était bien occupée de la mère pendant trois mois alors pourquoi la fille chérie ne pouvait pas la prendre avec elle ? Je n’ai pas le temps avec mon travail. Mais tu pourrais prendre une aide à domicile, ça couterait moins cher qu’une maison de retraite. Tu ne sais rien, tu ne te rends pas compte, cela couterait plus cher que tu ne le penses et que ferait maman pendant mon absence ? Emilie comprit que la décision avait déjà été prise dans son dos, sans consultation et que ses arguments ne pouvaient pas être entendus et qu’il était inutile de poursuivre une discussion inutile. Elle en était navrée car elle avait appris que l’espérance de vie après un AVC n’était pas très longue et que les personnes âgées arrachées à leur foyer se dégradaient rapidement et décédaient moins de deux ans après. Il ne s’agissait que de statistiques mais elle estimait qu’elles méritaient d’être prises en considération d’autant plus qu’elle s’était déjà renseignée sur une possible prise en charge de Lucie chez elle et qu’elle savait que c’était tout à fait aménageable. Elle s’était d’ailleurs beaucoup donné de mal pour trouver et établir les contacts utiles et regrettait que sa fratrie ne se donne même pas la peine d’étudier sérieusement l’opportunité de maintenir la vieille dans la maison qu’elle avait soigneusement aménagée et décorée avec ses peintures, ses broderies, ses plantes et tous les souvenirs qu’elle avait ramenés de France et auxquels elle était très attachée. Elle comprit qu’il était trop tard lorsque la directrice d’une maison de retraite californienne téléphona pour annoncer qu’elle avait faxé le bulletin d’inscription de Lucie au cyber café local. Le lendemain, un agent immobilier venait estimer la maison. Renée avait rondement mené son affaire en catimini. Emilie fit ses bagages et demanda à Vadim de l’héberger jusqu’à son départ pour Paris. Il accepta avec enthousiasme et affection.

XIII-Etoiles filantes

Trois mois s’étaient écoulés depuis l’arrivée d’Emilie à Saint Louis et elle s’apprêtait à rentrer à Paris. Quand bien même sa sollicitude et ses compétences n’avaient pas été appréciées par la principale intéressée qui attendait avec la plus grande impatience que Renée prenne le relais, elle était très satisfaite de son séjour et n’avait pas vu le temps passer.

Nat, Sam et Ken avaient été de belles étoiles filantes. Elle s’était bien amusée et avait engrangé quelques précieux souvenirs qui resteraient ardents pendant quelques temps. Elle aurait aimé que ses aventures se transforment en relations durables ne serait-ce que pour continuer à prendre ces bains d’homme dont elle raffolait et qui lui faisaient oublier ses douleurs et ses soucis. Elle était triste et frustrée de ne pouvoir prolonger ces petits bonheurs indispensables mais elle y était résignée car dans sa vie de petite fille abandonnée sans l’être devenue femme rejouant malgré elle l’abandon à toutes les rencontres, elle avait compris que tel était son destin implacable. Certes elle avait été aimée, admirée, appréciée, désirée mais toujours back street ou optionnelle et facultative, abandonnée et oubliée par ses parents, ses enfants, ses amants, ses amis à la première occasion. Elle n’avait jamais été l’élue, l’indispensable moitié de quiconque prisonnière du célèbre couplet de Carmen, si je ne t’aime pas tu m’aimes et si je t’aime prends garde à toi. Emilie avait besoin de courir après les hommes pour les aimer et fuyait lorsqu’ils l’aimaient. Une amie lui avait expliqué un jour que, vraisemblablement, elle ne pouvait pas supporter un amour autre que celui de sa mère et que tout son être était tendu vers l’attente de ce don à la fois indispensable et impossible. Ce besoin existentiel régissait son désir et sa raison était impuissante à changer les choses. Elle le savait. Elle avait lutté de toutes ses forces contre ce mal originel dont elle n’avait pu guérir. Désormais, elle ne luttait plus, vivant au jour le jour avec ses carences et ses souffrances tentant de ciseler chaque jour comme un saphir aux multiples facettes, certaines bonnes, d’autres moins bonnes ou carrément loupées. L’âme slave d’Emilie passait facilement du rire aux larmes. Elle se passionnait pour énormément de choses et sombrait tout aussi intensément dans le plus profond désespoir avec l’envie d’en finir. Tout est digne d’intérêt lui disait sa raison, tout est vain lui disait son cœur. Vanitas, Vanitatis. Sa propension à changer d’humeur n’incitait pas son entourage à la plaindre et elle se sentait tel un clown triste. Aussi, peu de temps après son retour à Paris, elle décida de mettre fin à ses tourments. Elle voulait disparaitre sans déranger quiconque, à commencer par ses enfants et ses amis. Le scénario qui lui vint à l’esprit fut de s’endormir au bord d’un gouffre et de s’y laisser rouler doucement. Personne ne la retrouverait. Elle se mit donc en quête d’un trou facilement accessible pour elle et suffisamment isolé pour y sombrer tranquille. Le gouffre de Padirac était trop fréquenté et tous les gouffres qu’elle avait pu connaitre au cours de promenades en forêt étaient peu profonds ou trop connus. Elle navigua pendant des heures sur Internet pour trouver le lieu idéal où disparaitre discrètement et tomba sur les falaises de Cherbourg. Le nez de Jobourg lui sembla propice et elle décida de s’y rendre. Ce n’était pas très compliqué. On prenait le train de Paris à Cherbourg, puis un bus et on devait marcher quelques kilomètres pour rejoindre le sentier des douaniers qui se déroulait jusqu’à Saint-Malo. Elle imagina que, sur une distance confortable, elle trouverait sûrement le lieu adéquat, très pentu et à l’abri des regards.

Elle survécut médiocrement, comme en apnée, jusqu’au mois de juillet, le mois de sa naissance. Chaque année à l’approche de cette date qui l’avait vue venir au monde contre la volonté de sa mère en même temps qu’était signé son arrêt de mort, elle sombrait. Peut-être revivait-elle les affres de celle qui ne voulait pas d’une nouvelle enfant, conçue trop tôt après la première. Elle était arrivée 16 mois après sa sœur, difficile pour une jeune femme de 23 ans même si le cas était fréquent à l’époque. Et pour couronner le tout, le bébé était encore une fille. Quelle guigne. Il y avait encore une autre cerise pourrie sur le gâteau, elle ressemblait comme deux gouttes d’eau à sa génitrice qui haïssait sa propre féminité et n’avait pas supporté de voir une deuxième petite Lucie montrer le bout de son nez. La vieille avait été elle-même bousculée par sa situation de fausse fille unique. Une enfant était née avant elle qui n’avait vécu que quelques heures. Les femmes qui ont perdu un bébé à la naissance ressentent, outre leur tristesse de voir mourir leur enfant, un énorme sentiment d’échec surtout quand elles pensent que leur utérus est leur valeur suprême. La grand-mère Lydie, comme toutes les femmes de sa génération avait espéré donner un héritier à son époux après ce premier échec, d’autant plus qu’il ne la respectait guère, mais malheureusement, elle avait encore fabriqué une fille. En apparence Lucie avait été bienvenue et choyée mais que pesait-elle face à un demi-frère qui lui succéda quelques années plus tard, fruit de la liaison de son père avec sa maitresse Mathilde? Dans les années 20, on ne parlait pas de ces choses-là dont le déni était la règle. Tout le monde savait que Monsieur le grand-père avait un fils adultérin qu’il faisait régulièrement garder par sa fille au prétexte qu’il était à la fois son filleul et un cousin. Les enfants ressentent toujours ces choses-là malgré l’omerta et les tabous qui les encerclent. Les faits étaient là, ils crevaient les yeux de tout le monde et on faisait comme s’ils n’existaient pas. Tout va très bien Madame la Marquise. Elle revoyait ce rappel de la morale chrétienne affiché en grandes lettres dans la chambre de sa mère, Je suis le chemin, la vérité et la vie, une parole de Jésus rapportée par son apôtre Jean. Les adultes semblaient tous se prendre pour Jésus, ils guidaient sans faille, ils détenaient la vérité et ils donnaient la vie à des enfants. En réalité, ils étaient faibles, souvent ignorants, transformaient la réalité à leur convenance et ne respectaient pas leurs enfants comme s’ils n’étaient qu’un rouage de l’ordre divin, Croissez et multipliez. Elle leur en voulait de prétendre être et faire ce qu’ils n’étaient pas et ne faisaient pas tout en exigeant de leurs enfants qu’ils se soumettent à leurs mensonges.

Elle voulait s’évanouir dans la légèreté d’une nuit d’été quand la tiédeur de l’air est égale à la température du corps et que les deux se confondent. Elle s’imaginait se fondre naturellement dans le bleu profond de l’atmosphère et être aspirée par les constellations d’étoiles. Elle participerait alors de l’écosystème, rejoignant les molécules de Néfertiti, de Flora Tristan, de Gustave Flaubert, de ses grands-parents juif partis en fumée à Treblinka et de son père enfoui dans le limon du Mississipi.

N’étant pas de tempérament violent, calme dans sa détermination, elle voulait partir en douceur. Elle rechercha les doses létales de médicaments couramment vendus sans ordonnance dans les pharmacies et composa sa formule. Elle mixa les ingrédients dans son robot Moulinex, y ajouta beaucoup de miel et des amandes pour le rendre digeste et en remplit deux pots à confiture. Elle gouta, c’était infect mais pensa que ça glisserait dans son gosier avec de l’eau et de l’essence de menthe.

La potion prête, elle acheta une tente et un duvet ainsi qu’un gros sac à dos pour circuler à l’aise avec son barda. Elle n’avait jamais visité Cherbourg et encore moins ses falaises. Elle se doutait qu’elle devrait marcher un bon moment avant de trouver le lieu où les oiseaux se cachent pour mourir, où les éléphants se laissent choir à terre. Elle partait à l’aventure une fois encore et ce serait la dernière.

Elle coupa ses cheveux très courts avec une lame de rasoir, les décolora avec de l’eau oxygénée afin de renforcer son anonymat. Elle se coiffa d’un bonnet qu’elle garderait sur la tête jusqu’à son départ. En cas de recherche sa description serait erronée. On rechercherait une femme brune aux cheveux mi-longs et celle qu’on trouverait serait blonde aux cheveux très courts. On finirait par l’identifier mais cela prendrait du temps qui lui laisserait plusieurs jours pour expirer au cas où sa potion ne pourrait que la plonger dans le coma.

Elle ôta de son sac tous ses papiers d’identité, ses cartes et tous les documents qui portaient son nom. Elle découpa les étiquettes de ses vêtements. Elle rassembla son flacon de Joy, de l’essence de menthe pour éventuellement conjurer la nausée, des bonbons à la menthe et des chewing gums, un carnet et un stylo au cas où elle aurait envie d’écrire, des mouchoirs en papier, ses pots de potion, deux bouteille d’eau, des lunettes de soleil, un pull, un châle de laine et deux cents euros en espèces. Elle chaussa des chaussettes en coton puis ses pataugas, mis un pantalon, un débardeur en soie et par-dessus un chemisier en soie blanche et enfin une veste imperméable. Ce n’est pas parce que c’était son dernier voyage qu’elle devait négliger sa tenue. Elle pensait à cette scène d’Adalen 31 où on voit l’épouse rouge de honte à la vue de l’orteil de son mari assassiné qui pointe hors de sa chaussette trouée.

Elle avait raconté à tout le monde proche qu’elle allait voir sa vieille tante dans le Sud-ouest et reviendrait dans 8 jours, histoire de gagner du temps avant que l’on s’inquiéta de son absence et que l’on déclenche des recherches. Elle écrivit une lettre d’adieu qu’elle rangea dans un coffret près de son lit avec ses papiers.

Quand elle estima être prête, l’après-midi était déjà très avancé et elle quitta la maison avec son bonnet toujours fixé sur sa tête, son sac à dos bien amarré sur ses épaules. Elle jeta ses clefs dans la première poubelle venue en prenant soin de les extraire de leur anneau afin de les disperser. Elle prit le métro jusqu’à la gare Saint-Lazare, jeta son ticket pour éliminer un indice, acheta un aller simple et regarda les horaires des départs pour Cherbourg. Elle avait une heure d’attente qu’elle tua en observant les allées des uns et des autres en fumant cigarette sur cigarette. Elle était on ne peut plus calme. Elle était contente de voyager, le temps était merveilleux. Elle traversa la rue pour faire une provision de paquets de cigarettes au tabac le plus proche. Son train partait à 17 h et elle se dirigea vers le quai vers 16 h 45. Elle n’aimait pas se presser. Elle monta dans un wagon au centre du train et choisit une place dans le sens de la marche. Il n’y avait pas beaucoup de passagers. Elle serait tranquille. Elle s’installa et sortit un livre. Elle avait emporté The chimney sweeper’s boy de Barbara Vine. Lire en anglais l’expédiait dans un autre monde et les romans de Lady Rendell la captivaient. Le train s’ébranla, son projet prenait forme. Pendant le voyage, elle s’assoupit, fatiguée par la concentration qu’elle avait dévolue aux préparatifs de ce voyage final qu’elle pensait parfait jusque dans les moindres détails. Déjà, le train entrait en gare de Cherbourg. Les quelques voyageurs qui en descendirent se dispersèrent rapidement et elle se retrouva seule dans un endroit désert et assez hostile. Elle se planta devant un arrêt de bus, chercha un indicatif horaire mais il n’y en avait point. Elle mettait les pieds à Cherbourg pour la première fois et n’avait aucune idée de la situation de la gare par rapport au centre ville malgré le plan qu’elle s’acharnait sans succès à comprendre. Habituellement, elle se dirigeait parfaitement bien en tous lieux mais là, elle était perdue. Elle trouva un numéro de taxi inscrit sur un panneau et appela une voiture demandant à être déposée au casino. Elle comptait défier le hasard une dernière fois avec ses deux cents euros. C’était sans compter avec les inconvénients de son anonymat bien calculé. On lui demanda une pièce d’identité pour accéder aux salles de jeux. L’hôtesse ne voulut rien entendre et elle ne pouvait lui présenter son argument suprême Madame, accordez-moi la dernière chance de la condamnée à mort. Quelle déception ! On allait vers les 21h, il était trop tard pour partir aux falaises. Emilie se mit en quête d’une chambre d’hôtel et ses premiers essais se soldèrent par des échecs car là aussi on lui demanda un chèque et une pièce d’identité, ce qu’elle n’avait point. Vous comprenez, Madame, si vous saccagiez votre chambre je ne pourrais pas vous retrouver pour vous faire payer les dégâts. Après plusieurs essais, elle finit par trouver sur le port un hôtel dont la propriétaire l’accepta sans autres forme de procès. Elle s’installa rapidement et comme elle avait faim, elle rejoignit une terrasse proche où elle commanda une brandade de morue et de la salade de fruits. La nuit était douce, rares étaient les convives comme les promeneurs. Il n’y avait pas grand-chose à voir dans cette ambiance de province triste et mourante. Elle demanda un tilleul pour être certaine de bien dormir sans attente du lendemain matin. Elle dormit profondément et sans rêves, se réveillant assez tard malgré la lumière du jour. Elle s’empressa de descendre à la salle à manger prendre son petit déjeuner et bavarda avec la patronne qui ne demandait que ça. Encore une femme seule qui tirait le diable par la queue pour s’en sortir. Elles sont toutes semblables à travers le monde.

Le lendemain matin, par un temps magnifique, Emilie se dirigea vers la gare routière. Avant de s’endormir, elle avait compulsé la documentation mise à la disposition de la clientèle dans le hall de l’hôtel et trouvé toutes les indications nécessaires à son transfert vers les falaises. Elle s’assura auprès du chauffeur qu’elle était sur la bonne voie et il lui expliqua qu’il s’arrêtait à l’intérieur des terres, à environ 2km de la mer qu’elle devrait parcourir à pied. On était au milieu de la semaine et le bus était quasiment vide. Elle s’assit derrière le chauffeur pour profiter de la vision panoramique du pare brise tout en entretenant avec lui une conversation paresseuse.  Âgée d’une quarantaine d’années, il était simple et gentil. Né à Paris, il avait été abandonné par des parents dont il n’avait aucun souvenir et placé par l’assistance publique chez des fermiers normands. Il avait fait sa vie dans la région, s’était marié avec une paysanne, avait eu trois enfants, avait divorcé et se plaignait de devoir payer une pension alimentaire et de ne pas pouvoir voir ses enfants aussi souvent qu’il le souhaitait. Un cas classique. Dans ces cas-là, Emilie expliquait avec conviction que tous les enfants avaient besoin de leur père, qu’il avait des devoirs mais aussi des droits et que malgré tous les aléas du conflit parental, il devait penser avant tout à ses gosses. D’ailleurs il était bien placé pour savoir combien l’attention des parents est nécessaire aux enfants. Comme à son habitude, Emilie écoutait, encourageait et conseillait et le but de son voyage n’ôtait rien à sa sollicitude. Personne n’aurait pu soupçonner son plan et elle-même se sentait libérée du poids du fardeau qui l’avait entrainée dans cette contrée. Tout semblait facile. Le chauffeur la déposa à un embranchement de petites routes en rase campagne. Elle se retrouva bientôt marchant tranquillement sur une route déserte encaissée dans le bocage. Le ciel était radieux et il ne faisait pas trop chaud. Les talus étaient plantés de sureaux et parsemés d’achillées et de digitales pourpres. Elles étaient énormes, pulpeuses, fraiches et resplendissantes. Elle se demanda si elle aurait pu s’empoisonner en la mâchonnant mais préférait miser sur les bocaux qu’elle transportait dans son sac à dos. De temps en temps, elle passait devant des maisons en pierre à moitié dissimulées par des haies. Au loin, elle voyait des vaches paitre paisiblement dans les champs. Parfois la route rasait des maisons fleuries de géraniums plantés dans de vieilles auges de pierre. Rarement, une voiture la dépassait. Elle marchait tranquillement à son propre rythme et sans peine. Elle se sentait libre, libre de tout, simplement fascinée par la beauté de la campagne qu’elle traversait. Voir, regarder, sentir et écouter suffisaient à occuper son esprit.

La route qu’elle suivait commença à monter légèrement et elle distingua au loin une petite cabane égayée de drapeaux publicitaires qui s’agitaient au vent. Un peu plus haut, elle aperçu la mer qui miroitait tranquillement au soleil. Quand elle atteignit la buvette, elle aperçu un panneau de bois rustique qui signalait un chemin de grande randonnée. Quelques marcheurs faisaient la queue devant les toilettes disposées en retrait. Elle était surprise, elle pensait se trouait dans le désert mais avait dans son ignorance de la région échoué dans un site touristique, heureusement pas trop fréquenté et sympathique car les randonneurs sont généralement des personnes pacifiques qui aiment la grande nature et se préoccupent plus de leurs prouesses sportives que se défouler sur autrui.

 La sente des douaniers. Site mairie de Jobourg

Emilie était confiante en son plan d’effacement radical. Elle s’installa à une table et commanda du cidre et une crêpe complète à une jeune fille pimpante et accorte. Elle prit son temps. Elle avait jusqu’à la nuit pour repérer son gîte et l’après midi ne faisait que commencer. Son repas terminé, elle savoura une cigarette et se dirigea vers le sentier des douaniers qui démarrait en direction de la mer à travers une étendue d’herbe fleurie. Elle avançait lentement éblouie par le soleil et la beauté du paysage qu’elle savourait.

Elle croisait des randonneurs, la plupart des personnes ayant dépassé la cinquantaine, équipées de chaussures de marche et de sticks tyroliens portant un petit sac à dos. On se saluait courtoisement, on s’effaçait pour laisser la voie libre à ceux qui marchaient vite où ceux qui grimpaient dans les passages escarpés. Tous les promeneurs étaient blancs avec une majorité de femmes. Elle les imaginait retraités soucieux de leur santé et de leur hygiène de vie à laquelle ils consacraient le plus clair de leur temps. Elle les entendait raconter leurs voyages, leurs croisières, vanter les charmes de leur maison de campagne ou leur villa des bords de mer. Elle savait qu’ils consacraient un peu de leur temps, pas trop, à des activités bénévoles mais que leur principale préoccupation était d’aménager leur confort quotidien bien mérité après une vie de labeur.

Elle entendait sa mère qui avait pris une sorte de retraite à la mort du grand-père et clamait à qui devait l’entendre j’ai attendu 43 ans pour m’acheter des chaussures, j’ai attendu 43 ans pour voyager, j’ai attendu 43 ans pour acheter les tableaux que j’aime. Emilie savait que Lucie n’avait jamais été privée de quoi que ce soit, qu’elle gérait l’argent des allocations familiales et que son père et son mari avaient toujours pourvu à ses besoins et à ses envies et elle comprenait que cet âge libérateur de 43 ans correspondait à la mort de son père, un tyran selon elle. Et c’est à cet âge qu’elle donna naissance à son quatrième enfant Victoire Dieu est avec nous, malgré l’opposition de Simon qui se trouvait trop vieux pour accompagner un jeune enfant et l’avait incitée à avorter. Une fois encore le père avait été lucide mais il ne défendit pas sa position. Lucie tint tête et accoucha de son Dieu vivant auquel elle fit rapidement savoir que son père avait voulu le tuer dans son ventre.

Simon était à la fois courageux et lâche. Il ne craignait pas d’exprimer des opinions et des analyses intelligentes et sensibles qui allaient à contre-courant des positions établies. Il ne se battait pas pour les faire passer dans la réalité car il craignait les conflits. Il lui était sans doute impossible de risquer la sécurité qu’il avait trouvée en France, encore un drame de juif errant qui avait connu les guerres et l’antisémitisme avec la shoah pour épilogue.

Emilie avait compris que la mort de son grand-père avait été une libération extraordinaire et intimement souhaitée par sa mère mais, sur le moment, elle en fut choquée car ce sentiment ne correspondait pas aux discours qui lui avaient été toujours tenus, le politiquement correct et la langue de bois familiale. Elle vit seulement que Lucie s’empressait de vider la chambre et le bureau du grand-père, se débarrasser des affaires personnelles de son père, qu’elle les donnait ou les vendait à qui voulait les prendre, qu’elle achetait plein de nouvelles choses, qu’elle vendait des terres et des maisons. Étant donné que le grand père aimait à raconter régulièrement que ses ancêtres avaient accumulé leurs terres petits à petit, petit bout par petit bout, en économisant sévèrement et en se privant, elle était choquée d’observer qu’à peine refroidi, les paroles et les convictions du petit notable étaient balayées par sa propre fille. Décidément, cette famille grouillait de dénis, d’hypocrisies, de secrets et de mensonges alors qu’on ne cessait pas d’y clamer vérité, justice, honnêteté et morale. Quoiqu’Emilie eut été surprise et choquée au moment des faits, Il lui fallu des années pour reconstituer le puzzle qui expliquait le comportement incohérent de sa mère. Son voyage à Saint-Louis et les trois mois de tête à tête avec elle lui avaient apporté les éléments manquants et elle pouvait se raconter une histoire familiale qui lui semblait équilibrée. Élucider sa propre ’histoire familiale est plus difficile qu’élucider un crime pour un gendarme car on est emberlificoté dans ses méandres, un peu à la manière du cordon infernal dessiné par Claire Bretécher. Emilie avait coutume de dire que la névrose obère l’intelligence et qu’on est complètement stupide quand on est pris dans les rets familiaux.

Emilie regardait en contrebas la mer verte qui frémissait en légères crêtes blanches. L’eau était calme, le ciel lisse et le soleil ardent. Une impression de pérennité alors qu’elle venait là pour mettre un point final à sa vie. Elle passait devant des rochers gris couverts de lichen jaune ou rouge, des buissons épineux, des touffes de jonc, des bouquets de digitales, des étendues d’herbe verte piquées d’asphodèles jaunes. De temps en temps des mouettes ou des goélands volaient bas en piaillant. Elle marchait calmement, tranquillement s’asseyant parfois sur une pierre plate pour fumer une cigarette en regardant l’eau scintiller au loin. Elle se sentait bien. Elle était heureuse. Elle cherchait un nid qu’elle trouva tout près du panneau signalant la réserve ornithologique. Celle-ci s’étalait en contrebas du chemin au sommet plat et verdoyant d’une falaise qui avançait plus que les autres vers la mer. Une sorte de menhir plat bordait le sentier qu’elle quitta pour découvrir un autre rocher ovale et plat comme un écran, un lieu idéal pour se poser. Sur la droite, il y avait encore deux roches grises qui formaient comme un lit. Elle avait trouvé sa niche.

 Nez de Jobourg. Site mairie de Jobourg

Dans son plan, elle devait monter sa tente utérus, y accrocher un panneau Do not disturb, ne pas déranger, s’y enfermer, s’allonger dans son duvet, prendre le temps de manger sa mixture à l’aide de sa petite cuillère, et sombrer doucement dans un sommeil définitif. Il faisait si beau, l’air était tellement doux et le point de vue absolument idyllique qu’elle n’eut pas envie de s’en séparer. Elle posa son sac contre le rocher et s’y adossa. Elle alluma sa cigarette, histoire de souffler avant de se mettre au boulot. Quand la cigarette fut consumée, elle prit une de ses bouteilles et avala une bonne gorgée d’eau. Puis elle ouvrit la poche qui contenait les deux pots de confitures et choisit le plus gros, histoire de s’en débarrasser au plus vite. Elle l’ouvrit et y plongea la petite cuillère. Le mélange était épais et dégageait une forte odeur d’arnica, l’un des ingrédients toxiques qu’elle avait ajouté. Dès la première cuillerée elle eut la nausée. La mixture était amère et écœurante. Le miel, le sucre et les amandes ne masquaient pas le goût abominable des autres ingrédients. Elle se força. Elle était là pour ça. Une cuillerée, deux cuillerées, trois cuillerées, une goulée d’eau pour faire passer, du chewing gum pour se rafraichir la bouche. Les choses ne se présentaient pas vraiment bien. Une cigarette pour se donner du courage en rêvassant face au spectacle étourdissant de la brise agitant les herbes hautes, des goélands tournoyant avant de se poser, d’une minuscule barque qui oscillait comme une bouteille à la mer au pied de la falaise, des roches grises et rouges qui plongeaient dans l’eau verte. Elle était émue par tant de beauté dans le silence de sa solitude révélé par les piaillements des oiseaux marins. Elle n’aurait jamais pu mourir dans l’environnement sordide d’un tuyau d’égout ou d’une chambre d’hôpital. Le merveilleux de la nature qu’elle comptait bien rejoindre sous forme de molécule faisait partie de son programme de départ. Tout se devait d’être serein, harmonieux, doux et facile.

Sa cigarette terminée, elle recommença courageusement l’opération. Une cuillerée, deux cuillerées, trois cuillerées. Elle ne pouvait pas aller au-delà et elle savait qu’elle ne devait surtout pas vomir pour que le poison agisse. Et d’ailleurs, il agissait imperceptiblement, elle se sentit légèrement engourdie et dolente. Il était temps de s’installer pour la nuit qui tomberait immanquablement, elle ne savait quand car elle avait déjà perdu la notion du temps et le soleil était encore haut et vif. Elle dégagea à grand peine la tente de son étui et l’étendit entre les deux petits rochers situés un peu plus bas. Elle y disposa son sac de couchage, vida le sac à dos de tout ce qu’il contenait de dur et le disposa comme oreiller à la tête de son lit improvisé. Elle n’entendait plus le babillage des randonneurs sur le sentier des douaniers et réalisa que le soleil, toujours rond et brillant, s’était rapproché de la mer. Elle était complètement seule, complètement libre et détachée de tout. Elle prit son flacon de Joy et en vaporisa sa main. La fragrance florale l’enivra. Elle aimait le raffinement luxueux que constituait le privilège de posséder à elle toute seule un site admirable à déguster avec sa senteur préférée. Tout ceci suffisait à la nourrir. Elle n’avait emporté aucune nourriture autre que ses deux pots de confiture infecte dont elle avala encore trois cuillerées. Elle alla uriner au milieu des buissons, à l’écart de son campement qu’elle rejoignit immédiatement pour s’allonger telle qu’elle était, tout habillée. Elle tira la bâche de la tente sur elle et sombra presque immédiatement dans un sommeil de plomb. Dans le ciel nocturne limpide, les étoiles veillèrent pour elle sur la beauté du monde.

Quand elle rouvrit les yeux, le soleil dardait ses rayons sur elle qui s’étira paresseusement et se tourna vers le pot qu’elle ouvrit pour avaler ses trois cuillères de pâtée. Elle ne pouvait pas faire mieux, bu une gorgée d’eau dont le niveau baissait dangereusement dans la bouteille. Il fallait en finir rapidement car elle ne pourrait pas tenir longtemps sans liquide. Elle prit un bonbon à la menthe et alluma une cigarette, toujours allongée dans son duvet. Elle constata qu’elle n’avait pas eu froid, que la rosée ne l’avait pas recouverte. Ce temps était miraculeux et elle ne croyait pas qu’il put faire aussi beau du côté de Cherbourg. Pour une femme de l’entre-deux-mers, la haute Normandie, c’était le nord, presque les glaces.

La journée passa très vite. Elle somnola beaucoup et à chaque reprise de conscience, elle essayait d’avaler le maximum de potion. Elle n’avait pas encore vidé le premier pot malgré ses efforts. Elle était toutefois trop assommée pour s’en inquiéter. Cette journée fut aussi belle et harmonieuse que la précédente. Elle regarda la mer frémir, les joncs trembler et écouta mouettes, goélands et fous de Bassan piailler. Elle n’entendit même pas les randonneurs qui devaient vraisemblablement arpenter la piste des douaniers. Personne n’eut la curiosité de s’aventurer vers les rochers, personne ne la découvrit dans son antre à ciel ouvert. Quand le crépuscule fit étinceler le soleil de ses dernières rougeurs, elle avait entamé sa deuxième bouteille d’eau. L’épuisement l’entraina dans la lourde inconscience d’un sommeil artificiel.

Quand commença le troisième jour, elle entamait tout juste son deuxième pot de confiture et son dégout ne faisait que croitre. Je ne dois pas vomir se répétait-elle. Son corps était très faible mais son esprit clair quoique lent. Sa détermination de s’endormir pour l’éternité n’avait pas faiblit. Elle somnola presque tout le temps se réveillant de temps en temps en sursaut pour avaler ses trois cuillères. Quand le soleil se coucha, elle n’avait plus d’eau. Elle mâchonna quelques herbes qui poussaient autour d’elle pour se rafraichir la bouche qui était lourde et pâteuse. Il fallait en finir. Elle prit un sac en plastique, sa ceinture et son duvet, descendit le plus bas possible vers la mer en se trainant sur les fesses car elle était sans force,  titubait et ne tenait plus debout. La lune éclairait juste ce qu’il fallait pour qu’elle estime sa progression. Elle rentra dans son duvet, enfila sa tête dans le sac plastique qu’elle referma autour de son cou avec la ceinture. Elle se laissa rouler encore plus bas. Mais le capuchon n’était pas assez hermétique, elle respirait quand même tandis que le plastique collait à son visage en le brûlant. Au bout de quelques minutes elle respirait encore et ne supportait pas d’étouffer. Elle arracha son sac et admit qu’elle avait échoué. Le cocktail de poison ne l’avait pas tuée et elle n’avait pas réussi à arrêter sa respiration. Elle commençait à souffrir, ce qui ne faisait pas partie du plan. Elle rampa tant bien que mal jusqu’à sa niche et perdit conscience. Dans la nuit, elle eut froid, il pleuviotait. Quand elle se réveilla, elle était trempée dessus et entre les cuisses car elle avait perdu le sens de la vidange. Elle rassembla tant bien que mal ses affaires en laissant les pots de confiture sur place, dégagea un piquet de la tente pour s’y appuyer et remonta difficilement jusqu’au sentier de randonnée. Elle était d’une faiblesse extrême et avançait lentement et pas à pas. Elle ne voulait pas tomber et encore moins s’évanouir car elle ne voulait surtout pas avoir des comptes à rendre à des pompiers ou des médecins. Elle refusait de se remettre entre les pattes de qui et quoi que ce soit. Elle assumerait jusqu’au bout son échec et reprendrait des forces pour élaborer un autre plan. Elle descendait sur les fesses dans les dénivellations pour ne pas chuter. Elle mourrait de soif et avait la nausée. Après des heures de marche branlante et hasardeuse, au prix d’efforts d’autant plus surhumains qu’ils étaient antagoniques à ce pourquoi elle avait échoué là, elle parvint à un carrefour qui indiquait la direction d’une départementale qu’elle atteignit elle ne sut comment.

Elle fit signe à une voiture qui arrivait, qui s’arrêta et demanda au chauffeur s’il voulait bien la conduire au village le plus proche. Il accepta gentiment et la déposa devant une petite auberge. Elle s’installa dans la cour arrière sous un parasol et commanda du cidre et une salade composée puis se rendit aux toilettes. Dans le miroir accroché au dessus du lavabo elle ne se reconnut pas. La femme qu’elle voyait avait un visage de grande brûlée avec la peau noire et plissée. Elle se dit qu’elle avait attrapé un coup de soleil pendant ses trois jours au grand air marin. De retour à table, elle se jeta sur le cidre frais et délicieusement parfumé. Elle avait rarement bu un cidre aussi agréable. Elle se sentait quelque peu anesthésiée, dépourvue d’émotion avec des sensations basiques comme la soif et la faim. Elle attaqua sa salade quand elle fut prise de violentes coliques, tenta de se contrôler pour se rendre comme si de rien n’était aux toilettes. Las, quand elle referma la porte, elle sentit qu’elle n’avait rien contrôlé du tout et ne put qu’éponger les dégâts, jetant carrément sa culotte à la poubelle. Elle essuyât comme elle put son pantalon blanc et retourna le plus discrètement possible à sa table, prit dans son sac un châle qu’elle noua autour de sa taille. Après son repas, elle alla acheter de l’homéoplasmine à la pharmacie et en tartina immédiatement son visage. Elle appela un taxi pour rentrer sur Cherbourg et retourner à Paris. Un train était en partance, elle y monta après avoir acheté un billet.

Elle était arrivée chez elle, l’ami qu’elle hébergeait lui ouvrit, étonné de la voir revenir si tôt. Elle répondit qu’elle était tombée malade et avec son aspect pitoyable c’était vraisemblable, on ne lui posa pas de question. Elle posa son sac, se précipita à la salle de bain pour ôter ses vêtements souillés et pris rapidement une douche, se jeta dans son lit, tira la couette sur sa tête, ferma les yeux, se détendit et s’endormit rapidement. Elle se réveilla en pleine nuit, bu un verre d’eau et alluma une cigarette. L’aventure était terminée. Le projet avait échoué. On n’efface pas la beauté. La mémoire de la splendeur des lieux qui l’avaient enveloppée pendant trois jours les rendait comme tangibles. Elle y était encore. La mer verte, l’écume blanche, la petite maison, la petite barque, les digitales pourpres, les joncs, les rochers avec leurs lichens, le chant des oiseaux, le relief des falaises rouges, les asphodèles jaunes, la douceur de l’air, tout était encore autour d’elle et en elle. La peau de son visage tirait, elle remit une couche de crème. Sous ses doigts, la peau commençait à se détacher en petites croutes. Elle commençait à réfléchir. Et maintenant, que faire sinon raccrocher au cours des choses ? Elle acceptait sans mal son échec, elle rechercherait une autre occasion, élaborerait un autre plan, rien ne pressait. Le plus dur était de continuer à vivre avec son désespoir, son incrédulité, ses souffrances physiques et existentielles. Pour faire passer le temps en attendant de mettre au point un nouveau plan, elle décida sans vraiment le décider d’écrire un roman.


Présentation de l’auteur

Alice Braitberg est née en 1946 dans le Sud-ouest luxuriant de la France, L’Entre-deux-mers fertile où coulent le lait et le miel, une baby-boomeuse qui fait boom dans les préjugés, les principes et les idéologies. Fille d’un réfugié juif polonais et d’une parpaillote périgourdine, elle a été confrontée à des cultures différentes par sa naissance et, ensuite par la présence de nombreux républicains espagnols, d’italiens et de gitans qui s’étaient installés dans une région viticole qui avait besoin de main d’œuvre. A Partir des années 60, les pieds-noirs algériens prirent le relai d’un renouveau culturel qui sera chanté par Enrico Macias. Parmi eux, les plus aisés avaient racheté les terres des viticulteurs ruinés par les terribles gelées de 1956 pour les transformer en vergers de pêchers et de pommiers, redessinant ainsi le paysage agricole. Malgré l’arrivée massive de populations étrangères à la région en moins de 30 ans, les gens vivaient en bon voisinage et les communautés se fréquentaient par le biais de l’école ou de fêtes locales. Les principales discriminations relevaient de la lutte des classes et l’expression de la xénophobie était quasiment inexistante. Les patrons et les notables marqués par le radical socialisme étaient paternalistes vis-à-vis de leurs subalternes et autres ouvriers. Personne ne jalousait les maçons italiens ou les vendangeurs espagnols en les accusant de leur voler des emplois.

De son expérience personnelle l’auteur a retiré une grande ouverture d’esprit et une conscience lucide des injustices de même qu’un profond dégout de tout ce qui touche à la manipulation des consciences. Féministe éclairée, elle jette un regard ironique sur les hommes.

Ses parents ayant émigré aux Zétazunis en 1973, elle y a effectué de longs séjours expérimentant la vie américaine au quotidien.

Alice Braitberg est, selon ses amies, une artiste en écriture qui exprime en littérature des goûts éclectiques. Elle aime lire Flaubert, Zweig, Duras, Ruth Rendell, Amélie Nothomb, Yasunari Kawabata et Arto Paasilina, pour n’en citer que quelques uns. Elle apprécie aussi la cohérence narrative, la solidité des personnages, l’exactitude des contextes et le rythme de certaines séries télévisuelles américaines, New York police judiciaire en particulier.

Les personnages

Emilie, 60 ans parisienne, anthropologue retraitée

Lucie, 85 ans, mère d’Emilie habitante de Saint-Louis

Simon, père d’Emilie, décédé à l’époque du roman

Charlotte, 50 ans, la voisine avocate

Beth, 10 ans, fille de la voisine

Sam, 33 ans, habitant de la région d’Okawville, instituteur

Nat, 50 ans, habitant de Saint-Louis, trader

Ken, 57 ans, dentiste souffleur de verre, habitant d’Okawville

Renée, 61 ans, californienne, professeur de collège, sœur ainée d’Emilie

Hector, 36 ans, arizonien, homme au foyer, frère benjamin d’Emilie

Gaétan, 40 ans, camerounais, professeur de mathématiques, admirateur de Lucie

Bibliographie

Histoire d’Okawville et de ses fantômes http://www.prairieghosts.com/original.html

Site de la chambre de commerce d’Okawville 

Site officiel de l’hôtel http://www.theoriginalspringshotel.com/

La piscine couverte Image

Hall d’entrée avec le vieux samovar

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Boiler room restaurant

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